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Le Bill Gates africain interpelle l’Afrique

vendredi 6 juin 2008

L’Afrique francophone connaît peu Philip Emeagwali. Surnommé « Père de l’internet » par CNN et le Times, cet informaticien nigérian est l’un des gourous du nouvel âge de la société de l’information, qualifié par Bill Clinton de « Bill Gates africain ».

Récipiendaire du Prix Gordon Bell (équivalent du Prix Nobel dans le domaine informatique), Philip Emeagwali fait de l’industrialisation de l’Afrique son credo. Nous vous livrons ci-dessous des extraits d’une intervention faite devant la communauté africaine à Valence, le 11 mai 2008.

C’est le 25 mai 1963 qu’a été créé l’Organisation de l’unité africaine. Projetez-vous au 25 mai 2063, au centième anniversaire de l’organisation africaine, forcément un moment pour analyser les réussites et les échecs. La manchette d’un journal annonce « les derniers gisements de pétrole dans le territoire américain de l’Afrique de l’Ouest se sont épuisés ». L’article se poursuit ainsi : « Les dernières parties de la forêt équatoriale vont bientôt disparaître, traversées par des pipelines et des plateformes de forage des usines de raffinage de gaz naturel. La pollution globale sera le legs des générations futures. Les réserves pétrolières offshore de l’Afrique sont taries. Les installations pétrolières abandonnées deviendront alors un objet d’attraction pour les touristes. Les constructions qui accueillaient les bureaux et les usines des compagnies pétrolières se transformeront en villes fantômes. Dans un monde sans pétrole, le transport aérien va disparaître, et les hommes recommenceront à traverser les mers avec des navires à vapeur. Les fermiers utiliseront des chevaux à la place des tracteurs. La faux remplacera la moissonneuse batteuse. A mesure que les cultures diminueront, la famine envahira le globe. Sans moyens de faire rouler leurs véhicules, les parents resteront chez eux, sans boulot et les enfants marcheront pour aller à l’école ».

100 dollars en minerais de fer vaut le double une fois transformé en pots pour boire et réexporté vers l’Afrique. La même quantité vaudra 65 000 dollars, une fois transformée en aiguilles en Asie, 5 millions de dollars sous forme de bracelets à montres en Europe.

Un tel scénario peut devenir réalité car l’offre en pétrole n’est pas illimitée. Nous savons que les réserves actuelles ne conduisent pas l’humanité à plus de 40 ans. C’est aussi certain que la mort ou les taxes. Mais au lieu d’entrer dans la polémique à propos de l’année exacte où le pétrole va s’épuiser, je préfère supposer que nous y sommes déjà. Cela peut arriver plus vite qu’on ne le pense. Nos descendants nous remercierons ou nous blâmerons sur la quantité de pétrole que nous leur laisserons. Au lieu de se demander quand l’Afrique sera à bout de ses ressources naturelles, l’on peut se demander que fait l’Afrique de son pétrole et de ses matières premières ?

Capital intellectuel

Actuellement, l’équivalent de 100 dollars en minerais de fer vaut le double une fois transformé en pots pour boire et réexporté vers l’Afrique. La même quantité vaudra 65 000 dollars, une fois transformée en aiguilles en Asie, 5 millions de dollars sous forme de bracelets à montres en Europe. D’où vient ce gap ? Il vient du capital intellectuel européen, du patrimoine de connaissances collectives de son peuple qui lui permet d’acheter 100 dollars en barres de fer, de les transformer et de les livrer avec une valeur ajoutée 50 000 fois supérieure. Cela revient à dire que l’absence du capital intellectuel est la cause de la pauvreté. Sans un capital intellectuel africain, le fer extrait de l’Afrique continuera à être transformé en Europe et à être réexporté en Afrique à des prix énormes. Pour rompre avec ce schéma, le continent devra promouvoir la créativité et l’éducation, indispensables pour donner de la valeur à ses matières premières. La pauvreté n’est pas l’absence d’argent, mais plutôt l’absence de connaissances. Dans les pays africains exportateurs de pétrole, des multinationales comme Shell, qui vendent des plateformes en échange de 40% de royalties sur la valeur du pétrole exporté, deviendront toujours plus riches alors que les travailleurs au sein de ces plateformes deviendront de plus en plus pauvres. Nul doute, l’éducation réduit plus vite la pauvreté que le pétrole. C’est le capital intellectuel et non les gros salaires qui élimineront la pauvreté. Si nous demandons tous de gros salaires, nous finirons par les dépenser pour nos propres besoins. Le capital intellectuel, lui, permettra de créer des produits dérivés à partir de la technologie. A la fin, il y aura non seulement redistribution de la richesse, mais aussi création et contrôle de la nouvelle richesse. La capacité africaine de réduire la pauvreté apportera la prospérité pour des millions de gens.

Télécommunications

Le catalyseur de cette prospérité peut être les télécommunications. Si 300 millions d’Africains peuvent travailler pour des compagnies occidentales (comme le font des millions d’Indiens), ce sont les deux parties qui vont en bénéficier. La stratégie consiste à reconnaître les besoins en travail du marché mondial du travail et de permettre à l’Afrique de répondre à ces besoins. Par exemple, les experts comptables vivant en Afrique où la main d’œuvre est la moins chère, peuvent répondre aux besoins de la demande de l’entreprise américaine en prestations comptables. De plus, le décalage horaire peut être mis à profit pour améliorer la productivité des entreprises. Autant de synergies qui supposent encore une fois la connaissance et la maîtrise de la technologie. L’Afrique périra si elle continue à consommer ce qu’elle ne produit pas et à produire ce qu’elle ne consomme pas.

(Source : Les Afriques, 6 juin 2008)

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