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Accueil > Ressources > Points de vue > 2009 > Le Cored serait-il mal parti ?

Le Cored serait-il mal parti ?

samedi 24 octobre 2009

Après l’échec du Cred, des journalistes sénégalais ont institué une autre structure dite de régulation des médias, avec deux organes : un Comité de direction et un Comité exécutif. Le Comité de direction est présidé par le journaliste écrivain Abdou Latif Coulibaly alors que le Comité exécutif est dirigé par Souleymane Niang. Nous saluons cette initiative.

Toutefois, nous ne pouvons nous empêcher d’avoir un regard critique sur cette institution et son fonctionnement. Contrairement aux idées reçues, la régulation des médias ne peut, en aucune manière, être l’affaire exclusive des journalistes. En effet, ici comme ailleurs, les journalistes rejettent toute critique, si elle ne vient pas d’une plume autorisée, qui ne peut être, selon eux, qu’un professionnel de l’information. Ainsi, seuls les hommes de médias doivent analyser et apprécier le travail des médias. Fausse assertion, qui trouve sa source dans les débuts de la profession, quand celle-ci était encore très fragile et subissait des menaces de toutes sortes.

Les temps ont changé. La presse est devenue un pouvoir sans contre-pouvoir. Et les faits continuent de donner raison à Bourdieu qui soulignait, à juste titre, que ’les journalistes ont tendance à penser que le travail d’énonciation, de dévoilement des mécanismes, est un travail de dénonciation, dirigé contre des personnes, ou, comme on dit, des ‘attaques’ personnelles, ad hominem’.

En mettant en place l’Observation de l’information et des médias (limedia.org), nous savions que nous n’échapperons pas à la censure, à la banalisation et à la diabolisation qui sont les trois étapes classiques, que les médias n’hésitent jamais à franchir, face à toute analyse critique de l’énonciation journalistique. Pourtant, il reste constant que la meilleure manière de procéder à la régulation des médias, c’est de soumettre la production des médias à la critique. Appliquer aux médias ce qu’ils appliquent aux autres. Simple, mais efficace. C’est la vertu de l’information qui fait avancer le monde, toutefois, cette même vertu de l’information devrait faire avancer la presse.

En effet, pour rappel, à travers le monde, il existe sur le plan institutionnel, trois systèmes de régulation des médias (qui visent tous à faire avancer la presse) :

– Le système de régulation strictement judiciaire : seul, le pouvoir judiciaire a l’autorité de juger le travail des médias. Toute personne mécontente du travail des médias ne peut faire rien d’autre que saisir les juridictions. C’est le cas de la France et du Sénégal avant la mise en place du Cored.

– Le système de régulation mixte. Dans les systèmes mixtes, on note la cohabitation de deux institutions. Le citoyen a la possibilité de saisir l’institution judiciaire ou l’institution d’autorégulation. C’est le cas du Sénégal après l’institution du Cored.

– Enfin, il existe un troisième système où l’institution judiciaire ne joue aucun rôle, il n’y a qu’une institution d’autorégulation ou de régulation qui reçoit et analyse les plaintes et complaintes des citoyens.

Pouvons-nous nous empêcher, dans le cas du Sénégal, de nous poser des questions sur le Cored ? En effet, qui a autorité à instituer un système de régulation ou d’autorégulation ? Les éditeurs, les journalistes, les syndicats de journalistes ? C’est-à-dire eux dans eux. Est-ce seulement ceux qui financent et qui produisent l’information, qui doivent être les juges des bonnes pratiques journalistiques ? Que dire de ceux qui consomment tous les jours la bonne et mauvaise information ? Que dire de ceux qui peuvent être les victimes de cette information ? Que dire de ceux qui ont la charge de l’ordre public, lequel ordre pourrait être menacé par l’information ?

C’est dire qu’un système de régulation ou d’autorégulation ne peut, en aucune manière, être l’affaire exclusive des journalistes et de ceux-là, que ces derniers voudraient bien y associer. A partir du moment où il est admis que c’est une affaire qui concerne la nation, se pose, alors, la problématique de sa prise en charge. Qui doit prendre en charge la mise en place d’un organisme d’autorégulation ou de régulation et quelle doit être sa forme juridique ? Association, fondation ? Si ces préalables ne sont pas réglés, il y aura nécessairement un problème de légitimité. C’est malheureusement le cas du Cored. Sidy Lamine Niasse, patron d’un grand groupe de presse, l’a rejeté, de même qu’El Malick Seck.

Il faudra que l’Etat cesse d’être irresponsable et assume pleinement ses prérogatives de puissance publique, en coordonnant la mise en place d’une institution légitime et autonome de régulation des médias. Les préoccupations de toutes les parties (les différentes composantes de la presse, les usagers, l’Etat) devront être prises en charge. Les mécanismes de leur prise en charge devront être librement discutés, adoptés et applicables à tous.

N’est-il pas utile à ce stade de l’analyse de faire un rappel des dispositions qui existent à travers le monde et dont certaines ont fait leur preuve ? En effet, les structures de régulation définissent, de manière générale, dans une convention, leurs relations avec les organes de presse (l’Etat devrait mettre dans les cahiers de charges de chaque organe presse, l’obligation de signature de la convention). Mais aussi, elles imposent aux journalistes une déclaration d’honneur (acceptation sans réserve de l’autorité morale de la structure de régulation) avant la délivrance de la carte de presse.

Dans le cas du Sénégal, de notre point de vue, la charte des devoirs (obligation) et droits des journalistes devrait être mise à jour et rendue publique. Aussi, la structure devrait veiller à ce que chaque rédaction institue une charte de la rédaction qui définit la ligne éditoriale de l’organe de presse, les pouvoirs du médiateur de la rédaction rémunéré par l’organe ainsi que la durée de son mandat, de même que les garanties de son indépendance vis-à-vis de la rédaction et du patron. A charge pour lui, de prendre les doléances des citoyens et de les traiter, ceci éviterait à la structure une surcharge, car elle ne serait saisie que par les citoyens qui ne seraient pas satisfaits par les médiateurs.

La charte de la rédaction devrait, aussi, instituer un comité qui pourrait être appelé conseil de la rédaction. Ce comité devrait être composé des membres de la rédaction. Ce comité devrait, également, bénéficier d’au moins d’une minorité de blocage dans le capital de l’organe de presse. Le comité devrait, aussi, élire le rédacteur en chef. Je vois de loin, les entrepreneurs de presse me rétorquer, que l’entreprise de presse est une entreprise privée dans un système libéral. Mais qui parle de liberté de presse et dépendance des journalistes ? Convenons-en, la liberté et l’indépendance ont un prix. La question est de savoir si les patrons de presse, y compris l’Etat, sont prêts à le payer et si les journalistes sont prêts pour exiger qu’il soit payé ?

Oui ! La charte de la rédaction devrait garantir l’indépendance réelle des journalistes vis-à-vis de leurs patrons. En effet, les patrons de presse sont des capitaines d’industries qui défendent des intérêts privés. Et on devrait considérer comme licenciement abusif tout licenciement d’un journaliste qui refuse d’obéir à son patron qui lui demande de violer la ligne éditoriale ou la charte des droits et obligations des journalistes. En effet, l’inspection du travail ne devrait pas considérer cela comme un refus d’exécution des tâches par l’employé. Nécessairement, il devrait y avoir une évolution de la législation sociale afin de protéger les journalistes contre leurs patrons. A l’image du magistrat (dont on protège l’indépendance), il faudra protéger l’indépendance du journaliste. Certes, traditionnellement, il y a ce qu’on appelle la ‘clause de conscience’, mais de notre point de vue, sur le plan juridique, il faudra la renforcer.

Bien évidemment, nous ne nous faisons aucune illusion. Certes, nous ne doutons pas de la bonne foi de certains initiateurs du Cored et plus particulièrement Souleymane Niang, un homme envers qui nous n’avons que respect, estime et amitié. Cependant, le Sénégal, à l’image des grandes démocraties, vit l’époque de la ‘pensée dominante’. Des ‘maîtres à pensée’ procèdent à ce que Noam Shomsky appelle la ‘fabrique du consentement’. Ces messieurs occupent la totalité de l’espace public (réduit à l’espace médiatique) et définissent sur quoi et comment réfléchir.

En effet, le Synpics avait parlé, dans un premier de temps, de l’ordre des journalistes. Cette idée a été immédiatement rejetée par l’actuel président du Cored. Les initiateurs avaient reculé pour revenir, aujourd’hui, avec une nouvelle formule.

Il reste clair que M. Coulibaly sait très bien que s’il y avait un ordre des journalistes, il serait le premier à être exclu de la liste des journalistes d’information. Il faut le dire très clairement, un ordre, ce n’est pas simplement une autorité morale, c’est plutôt une institution qui a des pouvoirs de sanctions réelles.

Oui ! Abdou Latif Coulibaly a cessé la pratique du journalisme d’information au profit du journalisme d’opinion, en menant un combat politique, du reste légitime, contre le régime actuel. Que ses confrères en perte de repères puissent le déifier, c’est leur droit. Il reste clair que, dans la pratique, cet homme est tout ce qu’un journaliste ne doit pas être. En effet, il est passé maître dans l’art du ‘journalisme de thèse’ et du ‘journalisme approximatif’. Le type de journalisme qu’il pratique, est connu de tous. On reçoit de pseudos scoop sur un plateau d’argent, bien posé sur une table en or, par un serviteur bien intéressé et qui sait, souvent, bien faire intéresser. Inutile de préciser qu’autour de ces tables, le café sent toujours bon. Les informations aussi !

Nous voyons de loin ses disciples allergiques à toutes critiques, s’indigner des écrits d’un citoyen qui osent dire publiquement ce qu’il pense d’un homme public. C’est dire que sur le principe, nous sommes bien d’accord avec Sidy Lamine Niasse qui récuse le Cored, en déclarant qu’il n’accepte pas d’être jugé par un concurrent.

Sauvons le Cored avant qu’il ne finisse comme le Cred !

Sadikh Diop
Administrateur de l’Observatoire de l’information et des médias Site web : www.limedia.org/
Email : info@limedia.org

(Source : Wal Fadjri, 24 octobre 2009)

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