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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2009 > Juin > Alassane Dialy Ndiaye, ancien ministre socialiste sur la vente des actions (…)

Alassane Dialy Ndiaye, ancien ministre socialiste sur la vente des actions de la Sonatel : « On ne vend pas une poule aux œufs d’or »

mardi 16 juin 2009

Désengagement de l’Etat

Technocrate dans les télécommunications et ancien ministre sous Abdou Diouf, Alassane Dialy Ndiaye, est le père fondateur de la Sonatel dont l’Etat veut vendre une partie des actions qu’il y détient à France Télécoms. M. Ndiaye se dit opposé à cette option. Dans cet entretien, l’initiateur du Club de recherche Prospectives 2012 donne son point de vue sur les Assises nationales, le dialogue politique, etc.

Monsieur le ministre, le monde fait face aujourd’hui à une crise d’abord financière puis économique, qui n’épargne aucun pays. Quelle lecture faites-vous de la situation économique du Sénégal ?

La crise qui a commencé aux Usa, par les subprimes, a envahi les grandes banques et les institutions imbriquées dans le réseau financier international. L’Afrique n’étant pas bien intégrée au système financier mondial, on pouvait penser qu’elle allait être relativement épargnée. Malheureusement, de financière, la crise est devenue économique. Du coup, notre continent commence à en subir le choc. Nous commençons à sentir la crise à travers les matières premières que le continent exporte vers les pays industrialisés ou émergents. Il est aussi à prévoir que les investissements directs étrangers et l’aide publique au développement vont baisser. Sans parler de l’atténuation prévisible des transferts d’argent des émigrés africains vers le continent. Il y a une forte probabilité que l’on assiste, dans des pays comme le nôtre, à un ralentissement de la croissance économique et au gel de projets industriels ou miniers. Ce qui est sûr, c’est que dans les mois à venir, nous risquons d’être soumis aux contrecoups de cette crise.

Quelles solutions préconisez-vous pour juguler les effets d’une crise qui prend de plus en plus l’allure d’une récession ?

Il nous faudra rassembler toutes nos capacités d’imagination et d’innovation pour découvrir de nouvelles niches dans le domaine des services, renforcer la micro-finance pour aider la frange la plus démunie de la population à développer des activités économiques de subsistance. Une attention devra être portée plus que jamais sur l’agriculture, la sécurité alimentaire. Je pense aussi que les dirigeants africains devront travailler à un plan de protection et de sortie de crise pour le continent. J’espère que l’on sortira bien de la crise. De nouvelles opportunités s’offriront. Nous devons nous y préparer, en mettant plus que jamais l’accent sur la formation des ressources humaines, la recherche, l’innovation...

Lors de la 44ème assemblée annuelle de la Banque africaine de développement (Bad), le Président Wade a appelé ses pairs à s’ouvrir désormais à l’Asie et à l’Amérique. Partagez-vous ce point de vue qui consisterait à tourner le dos à l’Union européenne ?

Nous sommes en plein dans un marché et une économie mondialisés. La crise actuelle, s’il en était besoin, vient de nous le rappeler. La presque totalité des pays du monde sont intégrés dans le marché mondial et, ces pays ont accepté l’institution de ce marché mondial. Dans ce contexte, il est donc extrêmement difficile de dire que « je vais tourner le dos à un tel ou je m’oriente vers un autre », sans conséquences prévisibles. Il faudrait plutôt s’atteler à développer des capacités d’adaptation à cette situation nouvelle. C’est extrêmement difficile, mais une adaptation sur tous les plans est nécessaire. La formation de ressources humaines de qualité, la mise en place d’infrastructures constituent une base solide pour affronter la compétition exacerbée née de la mondialisation. Ceci est un préalable à un développement solide et sérieux. Il faut développer des infrastructures au niveau des villes comme à l’intérieur du Sénégal. Il faut que ces infrastructures (routes, télécommunications, santé, eau, écoles...) innervent les zones rurales, puisque la majorité des Sénégalais vit dans le monde rural.

Votre passage à la tête de la Sonatel a permis la numérisation du réseau de la société. Aujourd’hui, l’Etat veut vendre une part de ses actions à France Télécom. Qu’en pensez-vous ?

D’abord, je suis fier, aujourd’hui, d’être le Directeur Général-Fondateur de cette entreprise. Je me suis consacré, avec beaucoup de passion et d’enthousiasme, à la réalisation du réseau de télécommunications de notre pays.

Au départ, cette société était constituée à 100% d’actions détenues par l’Etat du Sénégal et, son fonctionnement était exactement calqué sur celui de son prédécesseur : Télé Sénégal. En 1996, l’idée est venue de privatiser partiellement cette société. Vers la fin de l’année 1997, l’Etat du Sénégal a décidé de vendre une partie de l’entreprise à France Télécom et de donner 10% du capital de l’entreprise aux travailleurs et de conserver le reste. Je crois que le gouvernement avait probablement des raisons solides de prendre une décision de ce genre. Je l’ai toujours dit, quand on privatise ce type d’entreprise qui était partie sur un élan fort et rapide de développement, il faut en profiter pour aider les nationaux à mieux s’intégrer, non seulement à l’économie nationale, mais aussi à l’économie mondiale. C’est pourquoi, j’ai pensé à l’époque, et je continue à le penser, que l’Etat du Sénégal aurait pu faire du portage. Cela, pour les Sénégalais sérieux, désireux d’être actionnaires et parties prenantes dans le secteur des télécommunications. C’était l’occasion d’en faire des actionnaires d’une entreprise, dans un secteur d’avenir. Cela consiste à déterminer une part, la plus importante possible, et à décider de la donner, au comptant ou à crédit, non seulement au personnel de la Sonatel, mais à d’autres Sénégalais, à des centaines, voire à des milliers de Sénégalais. Ceci aurait permis à nos compatriotes d’être initiés aux activités d’une entreprise d’avenir et d’être actionnaires surtout dans une société qui est le symbole d’un secteur dynamique, puisque les télécoms constituent les supports de développement, non seulement dans le domaine des rapports entre les hommes, mais elles sont essentielles pour le développement de l’économie mondiale. Si le gouvernement avait fait un portage sérieux, peut-être qu’aujourd’hui une grande partie de l’entreprise serait entre les mains des Sénégalais. Mais ce que nous constatons aujourd’hui, c’est qu’il y a plus de 40% des actions de l’entreprise qui appartiennent à France Télécom et le personnel qui, au départ, possédait théoriquement 10% de l’entreprise, n’en détient présentement qu’à peine 4% et l’Etat, un peu moins de 30%. Le reste fait l’objet de transactions au niveau de la Bourse régionale des valeurs mobilières d’Abidjan (Brvm). La situation présente de l’entreprise est là. De mon point de vue, il faut absolument tout faire pour que, même si le capital d’une telle entreprise échappe à l’Etat du Sénégal, celui-ci, à l’instar de ce qui se passe aux Etats-Unis ou dans les pays européens, ait un œil sur le fonctionnement d’entreprises comme la Sonatel, ou encore Sudatel, Tigo Millénium. Il faut que l’Etat veille aux activités de ces entreprises : les télécommunications, c’est l’intelligence qui circule, ce sont les informations, c’est la sécurité. C’est donc un domaine hautement stratégique. Pour moi, et en termes très clairs, il n’est pas question que l’Etat vende ses actions. L’Etat tire de ses actions, tous les ans, bon an mal an, environ 50 milliards de dividendes. De plus, il engrange entre 50 et 70 milliards sous forme de taxes, d’impôts, etc. En somme, l’Etat tire plus de 100 milliards de FCfa de la Sonatel. Quand on a une poule qui pond des œufs d’or, on ne la vend pas. Une autre affaire est de savoir ce qui se passe à la Bourse (Brvm), parce qu’il n’y a pas seulement des actions détenues par France Télécom, par les travailleurs et par l’Etat. Il y a aussi des actions qui sont au niveau de la Bourse d’Abidjan. Il faudrait que le gouvernement, qui agit au nom de l’Etat, réfléchisse sérieusement sur une stratégie pour mieux contrôler les télécommunications.

(...)

Jean-Pierre Mané

(Source : L’Observateur, 16 juin 2009)

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