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Tidiane Dème, Directeur de Google pour l’Afrique Francophone « En 2002, il y avait au Sénégal une dizaine de fournisseurs d’accès à internet et en 2012 il n’en reste plus que deux »

lundi 6 mai 2013

Le secteur des technologies de l’Information et de la Communication, porteur de croissance, souffre d’un manque de transparence au Sénégal. Le Directeur de Google pour l’Afrique francophone pose le débat.

La Gazette : Quelle est la part de l’Economie numérique au Sénégal ?

Tidiane Dème : Le Sénégal vient de publier une stratégie nationale de développement économique et social sur 5 ans, avec des objectifs très ambitieux en termes de croissance, de création d’emploi, d’éducation et de bonne gouvernance. Je pense qu’il est très important de soulever aujourd’hui la question de ce que les nouvelles technologies et tout ce que l’on appelle l’économie numérique, peuvent contribuer à ce projet de développement du Sénégal. Notre étude montre aujourd’hui qu’internet peut avoir un impact significatif dans le développement économique de nos pays africains et donne un certain nombre de recommandations pour profiter de ce potentiel. Par exemple comment le Sénégal qui a aujourd’hui un objectif de création d’emplois, peut s’inspirer de la France qui, avec internet, a créé 1,5 million d’emploi ces 15 dernières années. Nous devons nous poser la question de ce que internet peut contribuer dans cet objectif de création d’emploi. Nos PME qui sont la source de cet emploi et, de manière générale, la croissance de notre économie, d’après l’étude qui a été faite. 80% des chefs d’entreprise dans ces PME pensent qu’internet peut leur permettre d’améliorer leur travail, de faire grandir leur entreprise et de créer de l’emploi. Pourtant, nous constatons que l’utilisation d’internet dans ces PME est aujourd’hui extrêmement pauvre. Qu’est ce que nous pouvons faire pour les aider à se saisir de cet outil et à créer de l’emploi ? Voilà des questions importantes qui nous interpellent quand on parle de l’impact économique d’internet en Afrique.

Sur le rapport que vous avez commandité, certains secteurs ont été identifiés comme porteurs de croissance. Quels sont-ils ?

Sur cette étude, nous nous sommes intéressés à l’agriculture, à l’éducation et à la santé. Dans ces deux derniers secteurs, l’on constate qu’il ya eu beaucoup de projets mais qui sont restés généralement au stade de pilote. Il n’y pas eu de progression. Notre recommandation, c’est de voir comment tendre vers la généralisation de certains outils ? Comment l’Etat peut mettre en place les normes et les conditions qui encouragent la généralisation de ces innovations-là et qu’on sorte des petits projets pilotes ? Nous avons constaté que dans le domaine de l’Education, si internet a aujourd’hui changé le paradigme en termes d’accès à l’information, aussi bien pour les enseignants que pour les étudiants, personne ne peut vous dire : voici l’impact précis de l’internet dans notre éducation. Maintenant, sur l’impact, le Sénégal est en train de faire un travail crucial au niveau du ministère, pour développer une stratégie de l’économie numérique. Nous encourageons les autorités et tous les acteurs du secteur qui participent à ce travail, à se poser ces questions importantes : en quoi l’économie numérique va contribuer à la croissance de l’économie sénégalaise, comment le rendre mesurable ? En quoi l’économie numérique va contribuer aux objectifs de création d’emplois ? En quoi l’économie numérique va contribuer à la bonne gouvernance dans ce pays ? En quoi l’économie numérique va nous permettre d’améliorer notre éducation ? Ce sont les quatre axes principaux qui sont soulignés dans la stratégie de développement économique et social du Sénégal.

L’une des questions que le citoyen lambda se pose souvent c’est la cherté du produit et l’accès. Que proposez-vous ?

Effectivement, l’un des obstacles majeurs que nous rencontrons aujourd’hui au Sénégal pour mieux bénéficier de l’impact d’internet, c’est le coût de l’accès. Là-dessus nous avons déjà interpellé l’Etat, par un rapport que nous avons publié en septembre 2012 sur les opportunités et obstacles pour le développement de l’internet haut débit au Sénégal. Les principales conclusions du travail que nous avons fait à l’époque, sont que le Sénégal avait souffert essentiellement d’un manque de politique cohérent des TIC au niveau de l’Etat pendant une décennie, qu’il était urgent de se doter d’une vision, d’une politique et d’une stratégie claire. Le travail est en cours. Qu’il y avait une faiblesse de la réglementation qui n’encourageait pas la compétition. Je peux donner un exemple précis, en 2002, il y avait au Sénégal une dizaine de fournisseurs d’accès à internet et en 2012 il n’en reste plus que deux.

Pourquoi ?

Parce que l’environnement réglementaire est extrêmement néfaste pour les fournisseurs d’accès à internet. Ils ne peuvent pas investir eux-mêmes sur leur propre infrastructure. Du coup, ils sont obligés de se rabattre sur l’infrastructure de l’opérateur traditionnel qui représente 70% du coût. Donc ces fournisseurs d’accès à internet étaient obligés sur les 30% restant, à prendre en charge tout leur coût et à trouver leur marge bénéficiaire. Ce n’était pas vierge. Or, dans la plupart des autres pays africains aujourd’hui, ces fournisseurs d’accès à internet peuvent déployer leur propre infrastructure sur ce qu’on appelle la boucle locale. Cela permet de mettre en œuvre des technologies très innovantes comme le live box, le wifi et d’autres technologies alternatives. Cela encourage l’innovation, la compétition et la baisse des prix. Et cela a permis à ces fournisseurs d’accès à internet de trouver des espaces où ils pourront développer leur business et leur marque. Ce n’est pas le cas au Sénégal. C’est une petite ligne dans le code des Télécoms qui l’intéresse. Un deuxième exemple, le Sénégal a dans son nouveau code des Télécoms autorisé la création de ce qu’on appelle un opérateur d’infrastructures. Par une simple autorisation obtenue auprès de l’état, on peut déployer de l’infrastructure comme de la fibre optique, mais on ne peut pas le vendre au public. On doit le revendre aux opérateurs et fournisseurs d’accès. C’est très bien, mais il n’y a pas de procédure transparente pour accéder à cette autorisation. Il n’existe pas de critères objectifs qui sont publiés. Les investisseurs potentiels, quand ils regardent cela, ne savent pas ce qu’ils doivent faire pour avoir cette autorisation. Ils vont devoir aller s’adresser aux politiques, avec tous les risques qu’ils perçoivent derrière. Et ceci n’a pas encouragé l’investissement dans notre infrastructure.

Vous souhaitez une démarche beaucoup plus transparente ?

Nous souhaitons encourager une démarche, par l’Etat, beaucoup plus transparente sur les critères pour obtenir les licences, les autorisations et sur les procédures et formulaires à remplir pour y arriver. Je peux souligner la même chose sur l’international. Entre 2010 et 2012, l’Afrique a vu arriver beaucoup de câbles sous marins pour l’accès à Internet international. Le code des Télécoms sorti par le Sénégal en 2011 ne dit rien sur les conditions d’acquisition des câbles sous marins au Sénégal et sur les conditions de revente de la capacité internationale. Ce flou n’encourage pas du tout l’investissement au Sénégal. Nous voulons encourager l’Etat à lever ce flou en appliquant par exemples les directives de l’Uemoa qui existent, qui sont déjà dans un traité que le Sénégal a voté, à les appliquer dans notre réglementation et à enlever ce flou et créer la transparence.

Est-ce que ceci n’implique pas une réforme du code des Télécoms ?

Vous savez, le Sénégal a changé son code des Télécoms à peu près tous les dix ans. Et ce rythme de réforme n’est pas tout à fait compatible avec le rythme d’évolution de ce secteur. Ce secteur évolue très vite. L’internet et le Télécom ont beaucoup évolué en deux ans. Des pays comme le Ghana, par exemple, se sont dotés de mécanismes qui leur permettent de revenir sur leur réglementation de manière beaucoup plus fréquente, pour l’adapter à ce secteur très changeant. Nous pensons que le Sénégal devait rentrer dans un mécanisme pareil qui lui permet de se mettre à jour très régulièrement, aussi bien son code et sa réglementation de manière générale que sa politique. En mesurant à chaque fois encore une fois l’impact que nous avons sur ces indicateurs importants et en adaptant nos politiques et notre réglementation en conséquence, chaque année ou tous les deux ans.

L’engagement des autorités sénégalaises est-il suffisant pour booster le secteur des TICS ? On pense particulièrement à la formation des jeunes…

C’est important de poser la question de la formation, mais je voudrais juste donner un peu de contexte sur ce que vous avez dit avant que le numérique puisse générer beaucoup d’emplois. Je dois attirer votre attention sur un rapport qui a été rédigé par un universitaire américain, Raul Cash, avec l’accompagnement et le support d’Orange sur l’impact des télécommunications au Sénégal. Il a estimé que les télécommunications représentaient 10% de notre PIB et avaient créés 58000 emplois au Sénégal. Voilà les chiffres qui peuvent permettre de voir concrètement que l’économie numérique peut générer des emplois. Là nous ne parlons que des Télécoms. Maintenant, au-delà des Télécoms, il y a des emplois à créer dans les services. Pour créer ces emplois, il y a deux clés importantes que nous devons résoudre : la formation et l’entreprenariat. Aujourd’hui, le Sénégal voit son secteur de la formation privée en plein essor, il se développe et beaucoup de Togolais, de Béninois et de citoyens de la sous région, viennent se former au Sénégal. Donc, nous pouvons améliorer cette formation. Il y a des améliorations à faire dans la formation des TIC. Par exemple, elle n’est pas standardisée, on ne sait pas ce que ces écoles délivrent comme programme commun validé par l’Etat, il y a un travail à faire de ce côté. Il y a un travail encore plus important à faire au cours de cette formation pour préparer ces jeunes-là à l’entreprenariat. Nos jeunes diplômés, dans le domaine des TIC comme dans d’autres domaines, sortent d’école avec la perspective de trouver un emploi. Et le marché de l’emploi n’absorbera qu’une petite fraction de ces jeunes diplômés. Là où l’on peut vraiment gagner c’est si on les encourage à créer des entreprises, ils trouveront leur emploi et créeront beaucoup d’emplois secondaires autour de leurs petites entreprises. Nous pensons qu’il y a encore un gros travail à faire au Sénégal pour encourager l’entreprenariat dans le secteur. Le Sénégal a ouvert, il y a quelques années, un Centre d’incubation des nouvelles technologies (le CITIC) qui a commencé un travail. Mais il y a un travail à faire au niveau de la formation pour les préparer à l’entreprenariat au niveau des politiques fiscales, par exemple, ou encourager la création d’entreprises au niveau des procédures. Mais aussi au niveau de l’appui de l’Etat, qui peut être un promoteur. Dans le rapport que vous avez ici, le cabinet d’Albert recommande à l’Etat trois positions : une position d’impulseur, une position de catalyseur et une position de promoteur. L’Etat peut être un promoteur pour attirer l’investissement dans les nouvelles technologies au Sénégal et permettre à ces jeunes-là de trouver les fonds nécessaires pour créer leurs entreprises et donc créer de l’emploi.

Propos recueillis par Pape Amadou Fall

(Source : La Gazette, 6 mai 2013)

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(Facebook, Juin 2019)