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Télé-école pour sauver l’année scolaire : Avons-nous pensé à la fracture numérique et à l’équation de l’électricité ?

mardi 14 avril 2020

Vrai casse-tête chinois ! Quels que soient les scénarii trouvés, ils nous mènent à la même conclusion. A l’image des écoles du monde, l’école sénégalaise est claquemurée dans une impasse sans issue, du moins pour le moment. Malgré la volonté affichée des autorités à sauver l’année, d’énormes limites peuvent découler des mesures qui vont être adoptées pour secourir l’école et ses acteurs. Le recours au numérique, quoiqu’une noble action, ne présente pas pour autant que d’effets positifs. Il réussira surtout à créer et entretenir une injustice sociale déjà décriée de partout et plus connue sous le vocable de fracture numérique..

Avec l’essor des Nouvelles technologies de l’information et de la communication, qui définissent notre vie en amont et en aval, le numérique est devenu un élément central dans nos activités professionnelles, éducatives et récréatives. Erigées au rang de priorité dans les pays développés, les NTICS sont promues de telle sorte qu’elles sont devenues nécessité au lieu de luxe. Dans ces pays technologiquement avancés, le télétravail et le e-learning sont devenus une réalité ancrée dans les pratiques depuis des lustres.

Les limites du téléenseignement au Sénégal

S’il y a une chose que le Covid-19 devrait nous apprendre, c’est bien la capacité de s’adapter et de se tirer d’affaire tout seul. Cela élimine d’office toute manie d’adopter des stratégies taillées sur mesure pour d’autres pays, d’autres contextes. Autant les niveaux économiques diffèrent, autant la préparation à faire face au coronavirus varie d’un pays à un autre. Voilà pourquoi ce qui est valable pour la France en termes de résilience et de réponse ne l’est pas forcément pour le Sénégal. La situation de l’école publique en est une parfaite illustration.

Jusqu’à ce que les préalables soient développés, le e-learning est à inscrire dans la liste des utopies. Les b.a.-ba de l’enseignement à travers le numérique ne sont pas remplis. D’abord, les TICS ne sont pas à la portée de tous. Dans certaines contrées au Sénégal, même le réseau Orange, opérateur leader, n’est pas stable partout. Quand bien même les gens arriveraient à émettre et recevoir des appels, parfois difficilement, il n’y a aucun moyen pour élèves et professeurs d’accéder aux plateformes mises en place.

Le problème de l’électricité accentue la fracture numérique

Ensuite, la disponibilité de l’électricité sur le plan national pose problème. Le défi de l’électrification reste toujours à relever puisque le taux d’électrification rural se situe entre 42 et 43%. Des milliers de villages ne sont donc pas pourvus parce que l’accès universel à l’électricité n’est pas encore effectif. Si les apprenants doivent rester chez eux pour suivre les cours, il faut se faire à l’idée qu’un grand nombre est exclu d’office. Et au cas où ils doivent regagner des foyers électrifiés pour suivre les enseignements, le risque de rassemblement devient plus fort et donc la violation d’un pan des mesures de l’état d’urgence. De ce fait, la télévision qu’annonce le ministère de l’éducation pour assurer la continuité des cours, si elle est maintenue, ne fera qu’accentuer l’inégalité de chances, déjà perceptibles entre les élèves de la campagne et ceux de la ville.

En vérité, malgré les efforts consentis par les autorités pour l’endiguer, la fracture numérique reste toujours une réalité entre les villes et les villages. Pourtant, en 2017, le président Macky Sall avait renouvelé sa disponibilité à travailler pour un pays sans fracture, ni économique, ni numérique encore moins sociale, l’idéal d’un pays qu’il théorisait par le vocable : Un Sénégal de Tous, Un Sénégal pour Tous. C’est malheureux de le constater mais les disparités persistent toujours. Aussi noble et inspirée que puisse être la création d’une télévision ou de plateformes didactiques sur internet, le défi d’assurer la continuité des cours est loin d’être relevé. S’il est mis en place de façon brusque, le projet de télé-école du ministère de l’éducation risque d’aller à l’encontre de son ambitieux Programme d’amélioration de la Qualité, de l’Equité et de la Transparence (PAQUET).

L’impossibilité d’harmoniser le programme

Il faut oser le dire, l’initiative Télé-école ne satisfera pas tout à fait les exigences de qualité et d’équité, critères pourtant fondamentaux d’une école juste et impartiale. Après six mois de cours, d’octobre à mars, tous les élèves du Sénégal ne peuvent pas avoir réalisé la même progression. Mieux, dans une même inspection, malgré la mise en place de programmes harmonisés au sein des IEF et IA, des élèves peuvent enregistrer des progressions différentes. Il apparait donc impossible de reprendre les cours à partir des chapitres où ils étaient arrêtés, sur une même plateforme virtuelle ou télévisuelle. Alors si c’est cette mesure qui doit sauver l’année, elle créera en même temps des séquelles difficiles à enrayer. Une catégorie d’apprenants sera forcément sacrifiée.

A l’impossibilité d’harmoniser les programmes pour chaque niveau s’ajoute le problème de la gestion des classes. Autrement dit, si dans les classes physiques les professeurs ont du fil à retordre pour faire comprendre aux élèves les cours et développer chez eux un intérêt particulier, comment le réussir à distance ? De façon virtuelle ? Qu’on ne s’y méprenne pas ! Ce n’est pas parce que les autres l’ont réussi que nous pouvons le faire en un temps record, de façon improvisée. Si le e-learning est possible en France par exemple, c’est parce que les parents sont mis à contribution et jouent le rôle d’encadreur à la maison. Ce qui n’est visiblement pas le cas dans notre pays où ombre de parents ne s’intéressent que très peu à leurs enfants dont ils laissent l’entière responsabilité de l’instruction à l’école, comprise au sens des bâtiments dédiés.

L’année peut être sauvée à condition que…

L’assurance qu’a donnée le ministre de l’éducation pour la validité de l’année peut être comprise et même approuvée même si elle ne doit pas être prise pour argent comptant. En annonçant sur IRADIO, le dimanche passé, que l’année scolaire n’est pas comprise, le ministre Mamadou Talla s’est juste acquitté de son devoir de rassurer ses administrés. Cependant, force est de constater qu’il y a loin de la coupe aux lèvres. Il est certes vrai que les dés ne sont pas jetés, pour l’heure, mais il y a lieu de préciser que si la reprise n’est pas effective le 4 mai prochain, le ministre et ses collaborateurs devront revoir leurs prévisions surtout pour ce qui est du décalage d’un mois suggéré par le ministre Talla. Il faudra beaucoup plus si l’on ne veut pas verser dans le bricolage.

A la date du 4 mai prochain, contrairement aux allégation de l’autorité éducative, il faudra considérer qu’au moins 2 mois de cours auront été perdus. En effet, les grèves des enseignants du G7 et G20, entre janvier et mars dernier, ont sans doute consommé un mois sur le quantum horaire. Alors les autorités doivent prendre cela en compte pour une probable prolongation de l’année en vue de sa validité. Spécialistes en sauvetage de l’année que nous sommes, on pourra bel et bien sauver celle-ci comme on a eu à le faire dans le passé et dans des situations plus complexes même si le niveau des apprenants en pâtira. Ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est recourir à l’enseignement à distance alors que les élèves ne sont pas sur un pied d’égalité quant aux opportunités relatives à l’internet et à l’électricité.

Ababacar Gaye

(Source : SeneNews, 14 avril 2020)

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