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Paradoxes de l’éducation : Quand la modernité nuit à la vocation

mercredi 29 septembre 2004

Il n’est pas besoin d’être des milieux de l’enseignement pour constater ou déplorer, l’érosion qui gangrène le potentiel de motivation chez l’enseignant. Plusieurs raisons ont été avancées à ce sujet pour en expliquer les causes et les origines. Cependant, il demeure une constante : cette érosion va crescendo. Et la tendance ne semble pas s’inverser de sitôt. Aussi l’inquiétude s’enfle de jour en jour en écho aux multiples difficultés auxquelles est confrontée aujourd’hui l’école sénégalaise.

Que faire alors ? Que faire devant ce qui semble être une situation de sursis pour les divers acteurs et partenaires de l’école ? Tirer la sonnette d’alarme ? Ce serait donner dans le catastrophisme ou « crier aux cassandres ».

« Aux grands maux, les grands remèdes » ! D’abord recensons les causes et les conséquences de ce qui semble, de près, à une déliquescence galopante de notre système scolaire et éducationnel. Les causes de ce désenchantement, qui affecte de nos jours l’enseignement au Sénégal sont, à vrai dire, multiples et multiformes. Il en est de même des conséquences désastreuses, voire destructrices que cette érosion engendre par elle-même du fait de la crise économique, politique et sociale avec son corollaire : la crise des valeurs.

Des valeurs marchandes contre les valeurs de l’école

En effet, la mondialisation et la globalisation, avec le marché mondial et la libéralisation tous azimuts, ont fini par substituer aux valeurs de l’école des valeurs purement marchandes, fondées sur le bien-être, la réussite sociale et l’appât du gain. Ainsi, la réalité a malmené l’idéal que poursuivait naguère l’enseignant. Idéal qui ne jouit plus aujourd’hui de la même considération qu’auparavant. Fuite des cerveaux, perte de la vocation, clochardisation de la fonction sont autant de faits qui illustrent manifestement le dégoût et le dépit de nombreux enseignants en rupture de banc avec cette vieille institution qu’est l’école. Il y a aussi les effets négatifs, pervers, l’envers des Nouvelles Technique de l’Information et de la Communication (NTIC) : avec l’irruption des médias dans les foyers et l’espace scolaire.

Car le dérèglement de l’école et l’effritement des valeurs sur lesquelles elle s’est construite jusqu’ici sont dus en partie par les médias monopolistiques, qui ont relégué l’école au second plan. Nul doute que l’élève aujourd’hui passe plus de temps devant la télévision ou devant l’écran de son ordinateur qu’à l’école. Avec le néolibéralisme (l’ultra-libéralisme ou le « capitalisme total ») une nouvelle servitude de l’homme est née au moyen de programmes, de rééducation et de coercition... L’information offerte au grand public par les NTIC a apporté une limitation importante à celle fournie par l’école dans son utilisation...

L’enseignement à distance et la vidéo-conférence ont considérablement transformé et modifié l’enseignement (classique) aussi bien dans sa forme que dans ses contenus. C’est vrai que l’ordinateur, l’Internet (la Toile Internet) et le e-mail ont bouleversé non seulement les rapports d’échange, de travail, de proximité..., mais notre vision du monde s’en est trouvée profondément changée. L’enseignement à distance a « anéanti » la relation affective, spontanée et directe entre enseignant et enseigné. Disons pour être plus clair que l’ordinateur, la machine a remplacé le maître d’où son dépit et son malheur, sa relégation pour tout dire.

La crise économique en engendrant une crise du système scolaire, par un phénomène universel, a complètement bouleversé les modalités anciennes d’exercice et de transmission de la fonction enseignante et des connaissances ou savoirs. Et dans cette crise de l’école, les enseignants, s’ils n’en sont pas les plus affectés, en souffrent cependant le plus. Il suffit seulement de les entendre s’apitoyant et larmoyant sur le sort qui leur a été fait, sur leur condition, pour s’en apercevoir ! Avec cette pointe d’incrédulité mêlée d’ironie amère que suscitent auprès d’eux, les promesses mirobolantes d’une « Ecole Nouvelle » (laïque, démocratique et populaire).

La croyance aux vertus bienfaisantes de l’enseignement s’est volatilisée

Combien d’enseignants n’ont-ils pas rendu le tablier pour aller voir ailleurs, s’exilant parfois même volontairement pour monnayer leur savoir, leur talent à l’étranger, à la recherche de rentes et de sinécures ? On ne les compte plus. Ce qui du reste a provoqué une véritable hémorragie, une véritable saignée dans le corps enseignant ! Et une fois qu’on le quitte, on n’y revient plus. Rares sont en effet ceux qui, après avoir goûté aux délices d’un autre job, d’un autre métier ou fonction (poste ministériel, députation, le privé...) s’aventurent à reprendre la craie pour le sacerdoce. La croyance aux vertus bienfaisantes et bienfaitrices de l’enseignement s’est volatilisée, suffisamment taraudée par les valeurs capitalistiques et bourgeoises.

Nous oublions trop souvent, et même un peu naïvement, que nous ne sommes plus dans une « société de l’Etre » et du « savoir-être », mais de l’Avoir, non plus dans une « société de l’Etre », une « société de l’Ethique », mais du paraître, où les plus futés, où les plus intelligents, où les plus veinards ne sont plus ceux-là qui tirent le diable par la queue ; s’il lui en reste encore !

Ces exilés de l’enseignement ont fini de se convaincre que l’école forme, certes, l’esprit, mais ne nourrit pas, ou pas assez, celui qui y consacre et son temps et son énergie et son talent. Ils se sont de fait convertis aux nouvelles valeurs du marché, à une réalité qui semble démentir leurs espoirs, saisis par l’argent-roi. Les seules valeurs réelles qui, à leurs yeux, garantissent succès et pouvoir, sécurité et bien-être.

Et le constat n’en est pas moins brûlant et douloureux, en ce qu’il n’épargne pas les paradoxes.

Au fait, que sont devenus les grands discours, les paradigmes de l’Education inspirés par la rhétorique grandiose de l’école, source d’égalité, de liberté et de connaissances ? Sinon complètement remisés, démythifiés et démystifiés. Et la preuve la plus flagrante de cette fragilisation de notre système éducationnel est là : l’éducation traverse une mauvaise passe, surtout avec les remous et grèves répétitives et intempestives qui perturbent l’évolution normale des programmes et des enseignements, sans oublier la politisation à outrance de l’école et de l’université, nouveau champ de bataille des partis politiques, et la présence timide, timorée, presque discrète, du religieux en ces mêmes lieux.

Des programmes scolaires mal adaptés ou imposés par les bailleurs

Que dire des services ministériels qui souffrent d’un déficit de planification lié à des faiblesses institutionnelles et à un déficit de ressources humaines compétentes, des programmes scolaires mal adaptés ou imposés par les bailleurs (exemple du P-D-E-F qui jure net d’avec les E-G-E-F) ? La crise du système est partout béante et patente. La formation des enseignants et des formateurs laisse à désirer. Et l’autorité a disparu de l’école et avec elle la discipline. Hélas ! Mais là, encore, point d’étonnement, point de surprise.

Fait plus grave : la modification progressive et programmée du corps enseignant avec l’apparition de l’armée des volontaires, des vacataires et autres contractuels, qu’on s’obstine encore à nous présenter (même extra-muros) comme un succès d’entreprise, un fait d’armes, une panacée. Et cela en dépit de tout bon sens. Mais de qui se moque-t-on ?

En tout cas, dans ce qui semble être une fuite en avant, un choix délibéré et suicidaire, malheureux et donc regrettable, c’est toute la responsabilité de l’Etat qui se trouve engagée. Il est seul comptable de ce désastre, de ce naufrage, devant Dieu et les hommes. Et la logorrhée officielle et les esquives administratives n’y changeront rien. Les indices statistiques, même déguisés, sont parlants et révélateurs. Quand l’école perd son autorité et son prestige, son image est ternie.

Demain, demain à l’heure des comptes, le bilan sera lourd, et certains adopteront un profil bas et prendront brutalement et amèrement conscience, sur le tard, qu’on ne badine pas avec l’avenir d’une Nation, fût-elle celle d’une jeunesse frondeuse mais intelligente et généreuse dans ses actes, que le bricolage, le rafistolage, le pilotage à vue, l’improvisation et la routine sont les pires ennemis qui puissent être de l’éducation et de l’enseignement.

Quid du plan d’action dit de « Dakar » en faveur de l’Education Pour Tous (E-P-T) et la scolarisation universelle au primaire ? Un véritable mirage !

A la vérité, notre système éducatif est dans un bourbier insondable, pris dans un tourbillon d’errements, d’illusions, d’incohérences sans précédent dans son histoire.

A qui la faute, à qui la faute vraiment si tout le corps éducatif s’étiole, dépérit et se meurt, comme atteint d’une ostéoporosie (maladie des os entraînant des fractures à répétition...) fatale ?

On parle de moins en moins d’éducation et de plus en plus de formation et les dispositifs en alternance sont multiples, alors que l’accès à l’emploi devient un véritable casse-tête, une alchimie complexe !

On a assez dit et ressassé que l’université est une fabrique de chômeurs et l’école un véritable chemin de croix ! Dans l’attitude irresponsable, démissionnaire et démoralisante des gouvernants et des politiques, à l’origine de la dérégulation de la mission au service de l’école, se détache, sur fond voilé, une administration scolaire tatillonne et frileuse, lourde et inefficace. Et même très dispendieuse !

Notre défi à tous est celui de résoudre l’épineux et immense problème que constitue la remise à l’eau de notre système éducatif.

Propositions de remèdes sans prétention aucune

Les remèdes ? Nous en proposons quelques-uns. Sans aucune autre prétention.

Entre autres urgences et priorités, ce qu’il faut faire, c’est d’abord :

- de percevoir lucidement les limites et les dysfonctionnements de notre système éducatif et scolaire ;

- de faire « un bilan d’évaluation critique », de dissiper les alibis, de troubler les conforts et les certitudes, de rendre impossible les faux-fuyants et de briser les coteries : de procéder donc à des remises en question et à des réformes en profondeur.

Ce qui est déjà une action d’intérêt public.

- De promouvoir au plus haut niveau de l’Etat une politique éducationnelle qui permette d’entreprendre, avec audace et résolution, une « refondation » de notre système éducatif.

Cette « refondation », qui n’a que trop duré, pour être viable doit avoir, et l’appui et le soutien de tous ceux dont l’intérêt et le souci se trouvent encore dans l’Education. Une « refondation » plus que jamais nécessaire pour sortir de l’impasse.

- De se libérer des chaînes du passé. L’éducation vit encore sur les fondamentaux de l’école coloniale et post-coloniale...

- D’appliquer les conclusions issues des E.G.E.F qui n’ont été jusqu’ici que partiellement mises en œuvre.

- De porter les ressources allouées à l’Education à 42 %, ressources qui seront essentiellement composées du budget de l’Etat avec l’appoint des Collectivités locales, des partenaires, des bailleurs et du mécénat.

C’est vrai que « l’Education coûte cher, d’autant plus qu’au défi de l’Education Pour Tous, s’ajoute celui de la qualité de l’apprentissage à relever ».

- Pour le ministère, se libérer de son idéologie sectaire, laxiste et paralysante serait d’autant plus salutaire à long terme, que c’est dans la dynamique même des réformes en profondeur que se trouve le bout du tunnel.

Faut-il le rappeler ? L’accès du plus grand nombre, à l’éducation et aux œuvres capitales de l’esprit (la culture), n’est pas en soi un privilège. C’est un droit imprescriptible et inaliénable.

L’Education englobe tout et est englobée par tout

L’Education n’est pas seulement un secteur, mais le lieu même par définition où la société et l’homme s’épanouissent et se reproduisent, l’une en tant que corps social, l’autre en tant qu’être vivant et doué de raison. « L’Education englobe tout et est englobée par tout ».

L’Education est le champ de la reproduction sociale. A ce titre, elle donne accès non seulement au savoir par l’instruction scolaire, mais l’avoir en tant qu’investissement productif et aussi au pouvoir et même à l’être par le statut social.

C’est ainsi que l’Education mobilise pratiquement tous les domaines, toutes les structures de la société, ainsi que les classes ou instances sociales et politiques.

De la société à l’éducation et à l’emploi, et de la politique éducationnelle à l’homme, l’homme « policé », citoyen libre, responsable et honnête, il n’est pratiquement aucun domaine de l’action de l’Etat qui n’ait une dimension pédagogique ou culturelle.

En outre, les grands défis du présent, qu’il s’agisse, de la mondialisation, des NTIC, des phénomènes récurrents et corrosifs dans notre société, du concept de développement durable ou encore de l’Union africaine, ont aussi une dimension pédagogique et culturelle que l’Etat doit prendre en charge, faute de quoi, nous n’aurions plus qu’une politique éducationnelle, sans doute, réformée, revisitée, révisée, mais inopérante, parce que non fonctionnelle.

MACTAR GUEYE
Professeur de Philosophie
Hann-Dakar

(Source : Le Soleil, 29 septembre 2004)

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