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La première webTV pour téléphone mobile d’Afrique francophone

lundi 15 février 2016

Lancer une webTV en Afrique, c’est encore osé. En imaginer une qui soit consacrée aux jeunes qui innovent et réussissent dans le monde agricole, c’est un pari. Faire de ce projet le premier média conçu pour le mobile et les réseaux sociaux en Afrique de l’Ouest, c’est le défi que lance Inoussa Maïga. Ce fils d’éleveur, né dans un petit village du Burkina Faso, est à l’origine de l’un des projets les plus excitants du moment en matière d’innovation média en Afrique.

Avant de vous raconter l’histoire d’Inoussa Maïga, je vais vous expliquer pourquoi son projet m’intéresse. Ca fait un moment déjà qu’on me regarde bizarrement quand j’explique les sujets sur lesquels je travaille en Afrique ou avec l’Afrique. Des projets comme l’Atelier des médias (2007), Mondoblog (2010), Afrique Innovation (2015) ont suscité des réactions d’incompréhension ou d’incrédulité en leur temps avant de s’imposer un peu plus tard comme des évidences.

Alors quand Inoussa Maïga m’a contacté pour m’expliquer qu’il allait lancer une web TV parlant des jeunes agriculteurs d’Afrique, je me suis dit que j’avais trouvé plus fou que moi. Et en plus, il veut mettre en valeur ceux qui innovent dans le secteur de l’agriculture et s’adresser à tous les jeunes du continent pour qu’ils portent un autre regard sur le travail de la terre.

Quand aller à l’école relève du défi dans un petit village du Burkina Faso

Cette drôle d’idée vient de loin. Inoussa est né dans un petit village de l’est d’un pays. L’endroit s’appelle Fada N’Gourma. L’enfant voit le jour dans un pays qui vient de changer de nom dans une tentative de se débarasser des oripeaux de la colonisation française. Exit la Haute-Volta, c’est maintenant le Burkina Faso (le pays des hommes intègres). Intègres et pauvres. « Nous sommes tous nés pauvres dans ce pays« , aime rappeler Inoussa Maïga.

Inoussa sera le seul parmi ses frères et soeurs à faire des études. Son père aurait préféré le voir courir derrière le troupeau, mais sa mère s’est arrangée pour qu’il aille en classe. Là, ce sont les enseignants qui n’ont pas vu d’un bon oeil cet enfant qui voulait écrire avec la main gauche. Démoralisé par les rebuffades des instituteurs, Inoussa a fait un temps l’école buissonnière pour éviter ces « maîtres » qui voulaient de toute force en faire un droitier.

L’enfant s’est forgé un caractère. L’adulte en conservera une profonde détermination et l’envie d’aller au bout de ses idées. Après l’école primaire, ce sera le lycée puis l’université de Ouagadougou en 2005. Dans l’intervalle, Thomas Sankara, le président rebelle du « pays des hommes intègres » est assassiné. Blaise Comparé s’installe au pouvoir pour 27 ans de régime autoritaire. La vie de la capitale est rythmée tous les deux ans par le Fespaco (Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou) qui vient projeter les films du continent dans les cinémas de la capitale.

Journaliste spécialisé dans les questions agricoles

Au sortir de ses études, Inoussa décide alors qu’il sera journaliste. Mais ce n’est pas le travail au sein des rédactions qui le fait rêver, ni la course à cette information tellement institutionnelle qui encombre les pages des journaux burkinabè comme ceux de toute l’Afrique francophone. Non. Lui, sa décision est prise, c’est l’agriculture et le monde rural qui seront son terrain de reportage et son champ d’investigation.

Avec la même assurance et apparente facilité que le cultivateur qui récolte le sorgho, Inoussa décroche un master de recherche en sciences de l’information et de la communication et une maitrise en communication pour le développement.

Sur sa lancée, il s’inscrit au master international en management des médias proposé par l’ESJ à Lille. L’enseignement se fait à distance, mais il en faudrait plus pour le décourager, même si, au début de la décennie 2010, il faut plus de temps pour mettre une image en ligne que pour boire une Brakina, la bière locale. Inoussa obtiendra une mention très bien.

Un agriculteur nigerian lui invente le nom de son blog en lui lançant « you are a Googol farmer ! »

Un peu plus tard, alors qu’il travaille dans une société de production audiovisuelle, Inoussa décide de lancer un blog consacré à l’agriculture. Entre les coupures de courant, plus agaçantes encore que les piqures de moustique à la tombée de la nuit, le journaliste met en ligne ses reportages réalisés chez les cultivateurs ou les éleveurs au Burkina et dans toute l’Afrique de l’Ouest. Les paysans qu’il vient interroger ne comprennent pas vraiment pour quel média il travaille.

Un cultivateur nigerian lui fait expliquer en détail son activité. Après avoir écouté Inoussa parler d’internet, du web, des ordinateurs, des blogs, il s’exclame finalement : « Ah, tu es un Googol farmer, alors ! ». Googol farmer, ce sera donc le nom de son blog désormais.

Ce blog va lui servir de visa et lui permettre de parcourir le monde. Repéré par les organisations internationales engagées dans le développement de l’agriculture africaine, il vient raconter son expérience dans des panels et autres sessions plénières organisées dans des centres de conférences plus ou moins climatisés. C’est à l’occasion de l’une de ces rencontres internationales organisées par le CTA que j’ai rencontré Inoussa à Nairobi, au Kenya. Entre le fils d’éleveur burkinabè et le citadin parisien, le courant est passé.

Une semaine de travail en commun à Ouagadougou quelques semaines après la fusillade de l’hôtel Splendid et du restaurant Capuccino

Depuis l’été 2014, nous nous suivions de loin en loin, de « retweet » sur Twitter en like sur Facebook. Je l’ai « vu » décrocher des distinctions décernées par l’OIF, la FAO, le CTA, Oxfam, l’Institut Français.Et finalement je n’ai pas été tellement surpris quand Inoussa m’a envoyé un mail, il y a quelques mois, pour me dire qu’il était en train de monter un nouveau projet. Sa détermination tranquille ne pouvait pas s’arrêter à un simple blog, ni même à la petite agence de production audiovisuelle qu’il avait montée. J’ai été surpris et flatté en revanche qu’il me dise qu’il pensait avoir besoin de moi pour l’aider dans ce nouveau défi.

Le projet s’appelle AgribusinessTV et il s’adresse à un public jeune. Nous venons de passer une semaine à travailler pour donner chair aux intuitions d’Inoussa. Dans une ville de Ouagadougou encore hébétée d’avoir été victime des attentats du 15 janvier 2016, nous avons posé les bases de ce que verrons les premiers spectateurs d’AgriBusinessTV sur l’écran de leur téléphone d’ici quelques semaines.

Un projet conçu pour le téléphone portable

L’un des défis du projet, c’est de produire des vidéos qui circuleront de téléphone portable en téléphone portable via Facebook ou bien échangées par bluetooth quand la connexion fait défaut. A ma connaissance, ce sera le premier média d’Afrique de l’Ouest conçu spécifiquement pour le téléphone mobile.

Avant que le projet ne se concrétise, il reste encore beaucoup à faire. Pendant une semaine, nous avons senti flotter l’énergie des projets bien nés dans l’air acre chargé de cette poussière rouge que pousse l’harmattan qui donne des côtés lunaires à Ouagadougou. Lancer cette webTV est devenu une sorte d’évidence pour la dizaine de professionnels réunis par Inoussa Maïga.

Des reportages dans 4 pays d’Afrique… pour commencer

Le projet va démarrer avec des journalistes basés dans 4 pays : Burkina Faso, Côté d’Ivoire, Cameroun et Bénin.

  • Selay Marius Kouassi (journaliste multimédia en Côte d’Ivoire)
  • Anne Mireille Kzouangeu (Journaliste reporter d’images au Cameroun)
  • Augustin Laourou (Journaliste reporter d’images au Bénin)
  • Moussa Traoré (Journaliste reporter d’images au Burkina Faso)
  • Nourou-dhine Salouka (Journaliste reporter d’images au Burkina Faso)
  • Mahamadi Ouédroago (Journaliste reporter d’images au Burkina Faso)

Dans cette équipe, il faut encore ajouter Nawsheen Hosenally. Née sur l’île Maurice, elle est maintenant installée à Ouagadougou après quelques années passées aux Pays-Bas à travailler pour le CTA. Mariée avec Inoussa Maïga à la ville, elle se chargera de développer l’audience de la webTV sur les réseaux sociaux et de traduire l’ensemble des contenus en anglais.

Le défi d’AgribusinessTV est immense. D’abord en tant que média. Affirmer son identité, parvenir à capter l’attention sur des réseaux sociaux où les sollicitations sont tellement nombreuses. Parvenir à faire travailler ensemble une équipe dispersée entre 4 pays en exploitant des outils collaboratifs qui devront déjouer les pannes de courant et coupures de bande passante. Inventer cette manière de s’adresser à la jeunesse du continent pour qu’elle prenne conscience des enjeux et des opportunités qu’offre le monde rural en Afrique.

L’Afrique va devoir nourrir une population qui va doubler d’ici 2050

C’est ici que se situe l’enjeu essentiel pour un continent qui va devoir nourrir une population qui va doubler sur le continent entre 2006 et 2050. La mission centrale d’AgriBusinessTV est là. Montrer qu’on peut innover dans le domaine de l’agriculture et de l’élevage. Montrer aussi qu’on peut en vivre bien. Inoussa Maïga sait que ses nuits seront courtes dans les semaines qui viennent. Le journaliste sait aussi pourquoi il se bat : faire entendre le murmure de la forêt qui pousse de manière à faire mentir ce proverbe touareg qui affirme : « On entend le fracas des arbres qui tombent, mais pas le murmure de la forêt qui pousse ».

Philippe Couve

(Source : Samsa, 15 février 2016)

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