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L’impact des diasporas pour les opérateurs télécoms africains

samedi 18 janvier 2014

Economie numérique

Avec 192 millions de personnes vivant hors de leur pays de naissance, le poids des diasporas à l’échelle mondiale est très significatif. Or ces dernières revêtent une importance économique toute particulière pour les pays africains, les transferts de fonds internationaux représentant pour certains d’entre eux la seconde source de devises.

Ce chiffre de 192 millions de personnes, donné par l’Organisation internationale pour les migrations, représente environ 3% de la population mondiale. Les chiffres officiels affichent un taux de migration aligné sur cette moyenne de 3% pour les pays africains, ce qui représente un total d’environ 30 millions de migrants.

Etat des lieux des diasporas dans l’économie des pays africains

Les envois de fonds des diasporas africaines étaient estimés à 40 milliards de dollars en 2010. La Banque mondiale estime cependant que le secteur informel représente un montant proche des chiffres officiels et que les montants totaux seraient donc in fine proches du double de ce chiffre. Les pays du Maghreb et d’Afrique de l’Ouest sont les destinataires majoritaires de ces transferts, captant respectivement 46% et 34% des montants officiels ; l’Afrique de l’Est bénéficiant de 13% et l’Afrique australe de 6%.

Contrairement aux idées reçues, les diasporas ne sont pas essentiellement Nord-Sud mais Sud-Sud, c’est-à-dire que la majorité des migrations s’effectuent intra Afrique. Il faut ici distinguer deux zones aux statistiques divergentes : l’Afrique subsaharienne, où cette tendance est particulièrement marquée, et le Maghreb, où à l’opposé l’essentiel des migrations s’effectuent à destination de l’Europe et des pays du Golfe. Au sein des migrations Sud-Sud, différents pôles d’attraction se détachent : la Côte d’Ivoire (avec 2,3 millions de migrants), le Burkina Faso et le Nigeria en Afrique de l’Ouest, le Kenya et la Tanzanie en Afrique de l’Est, alors que l’Afrique du Sud (avec 1 ,8 million de migrants) attire la quasi-totalité des flux migratoires en Afrique australe. En sus de l’attractivité de certains pays, une partie non négligeable des migrations intra Afrique subsaharienne est liée aux mouvements dus aux conflits géopolitiques et doit être pris en compte.

Au niveau des migrations Nord-Sud, la France est de loin le pays occidental recevant le plus de migrations africaines, avec 2,8 millions de migrants, loin devant le second pays destinataire, les Etats-Unis, qui en comptabilisent environ 1,3 million (source : Banque mondiale, FactBook 2011).Royaume-Uni, Espagne et Italie arrivant ensuite dans ce classement, chacun avec plus d’un million de migrants, l’Europe comptabilisant au total près de 8 millions de migrants. Autre destination importante de migration africaine en provenance essentiellement d’Afrique du Nord : les pays du Golfe, avec une attraction particulièrement importante d’Arabie saoudite, avec environ 1,4 million de migrants.

Si les migrations Sud-Sud sont très majoritaires (70% des migrants en Afrique subsaharienne), le poids économique des diasporas européennes et proche-orientales est néanmoins prédominant : 41% des transferts de fonds internationaux en Afrique subsaharienne proviennent d’Europe, alors qu’en Afrique du Nord 54% des transferts sont issus d’Europe et un quart des pays du Golfe. Dans un sens inverse, les diasporas non africaines en Afrique représentent également un fort poids économique. Les deux diasporas qui font le plus parler d’elles depuis quelques années sont celles provenant de Chine (1,5 million) et d’Inde (1 million), mais elles ne doivent pas faire oublier des diasporas plus anciennes (anglaise et française) ou plus récentes (brésilienne).

Au global, le poids de transferts de fonds liés à l’ensemble de ces diasporas est souvent très important à l’échelle économique nationale des pays africains. C’est particulièrement le cas au Maghreb, où ces envois de fonds représentent près de 7% du PIB au Maroc et plus de 6% en Tunisie. C’est également le cas dans certains pays d’Afrique de l’Ouest tels que le Sénégal, où ces transferts comptent pour plus de 10,5% du PIB selon la Banque mondiale. Le téléphone, très majoritairement mobile, constitue souvent la seule adresse dans des pays sans adresses postales. Il constitue par ailleurs pour l’ensemble des migrants le lien majoritaire pour rester en contact avec leur famille et leur communauté.

Les diasporas constituent une opportunité que les opérateurs télécoms doivent utiliser en proposant des services pertinents

Les diasporas jouent un rôle très fort dans l’équilibre économique de nombreux opérateurs télécoms africains de par l’importance des revenus générés par les appels internationaux entrants, qui peuvent représenter jusqu’à 25% du chiffre d’affaires global des opérateurs et une part encore bien plus importante des profits. Dans ce contexte, l’introduction de la VoIP et la pression règlementaire sur les tarifications ont fortement impacté l’équilibre économique des opérateurs et ont déséquilibré certains acteurs. L’équilibrage économique lié aux tarifications internationales est en effet particulièrement sensible pour les pays africains : une baisse des appels internationaux entraîne une baisse significative des marges, et donc une réduction des capacités d’investissement de l’opérateur dans le développement de ses infrastructures nationales pénalisant l’économie globale du pays. Un débat avait eu lieu en 2011 sur les surtaxes pour les appels internationaux entrants (notamment sous la précédente présidence sénégalaise) qui, en sus d’une question sur la protection des informations personnelles, pénalisait surtout les diasporas sénégalaises, notamment en France, victimes directes de cet impôt.

De par l’importance des diasporas et le coût des communications internationales, l’usage de la VoIP a naturellement fortement augmenté au cours des dernières années en Afrique. Ce développement a été assez faiblement encadré d’un poids de vue règlementaire, la VoIP étant notamment encore interdite dans de nombreux pays, du fait du poids des revenus des appels internationaux entrants. L’encadrement des solutions de VoIP renvoie aussi à des questions sécuritaires : contraintes d’interception légale et d’identification des clients de plus en plus sensibles à l’échelle africaine tout autant qu’à l’échelle mondiale. Questions qui ne sont pas résolues à cette date par les différents acteurs proposant des services de VoIP. La mise en place de solutions répondant à terme à ces problématiques semble dans l’air du temps et nécessitera très certainement une coopération étroite avec l’ensemble des acteurs locaux (organes de règlementation et opérateurs en premier lieu). Ces solutions devront permettre à l’ensemble de l’écosystème de trouver un équilibrage économique tout en favorisant un développement encore bien plus massif des communications internationales.

Si les transferts de fonds internationaux évoqués précédemment sont développés, le rôle des opérateurs télécoms dans ces transferts internationaux reste encore faible. Des services de transferts internationaux de crédits téléphoniques ont tout leur sens pour répondre aux besoins de communication et de transfert de richesses. Ils consistent à permettre à la diaspora localisée par exemple en Europe de créditer le compte prépayé ou parfois postpayé d’un membre de leur famille dans leur pays d’origine. Ce transfert de crédit peut être initié très facilement depuis différentes interfaces : site Internet, applications mobiles natives ou téléchargées et bornes physiques de « top-up ». L’ensemble de ces options offre une large gamme de moyens de paiement incluant traditionnelles cartes bancaires et autres solutions de paiement en ligne, paiement débité de la facture opérateur (pour les transferts depuis mobile) et paiement en liquide (pour les transferts initiés depuis une borne physique). Ces services, même s’ils sont déjà proposés par différents acteurs, principalement over the top, restent encore faiblement développés en comparaison de leur potentiel. Ils ont déjà été plus particulièrement mis en avant par les opérateurs sur certains axes migratoires spécifiques. Orange propose déjà une offre de transfert d’airtime à destination de certaines diasporas africaines installées en Europe en provenance des pays africains, où Orange est opérateur grand public. L’opérateur international réfléchit également actuellement à une offre plus globale qui permettra à tout utilisateur indépendamment de sa localisation de transférer des crédits à destination des clients d’un grand nombre d’opérateurs autour de la planète. Un autre service complémentaire proposé par les opérateurs télécoms devrait fortement croître dans les années à venir. Il s’agit des transferts internationaux d’argent permettant de créditer les e-wallets, sortes de comptes bancaires liés à l’abonnement téléphonique, faisant office d’unique compte bancaire pour grand nombre de clients africains ; le taux de bancarisation en Afrique subsaharienne étant en moyenne de 11%.

Les diasporas rebattent également les cartes entre les acteurs

Si les diasporas génèrent de nombreuses opportunités de services complémentaires pour les opérateurs télécoms, elles modifient également l’équilibre entre acteurs en place. Les MVNO (opérateurs mobiles virtuels) ethniques sont précisément nés du fort besoin de communication internationale des diasporas. Ils ont trouvé une réelle niche non occupée par les MVNO et apportent une réelle valeur à l’écosystème. Nés il y a moins de dix ans – le premier service de ce type ayant été lancé par Lebara en 2004 aux Pays-Bas –, les MVNO ethniques ont depuis fleuri et sont massivement présents dans l’ensemble des pays occidentaux. Tendance si massive que les opérateurs d’infrastructures commencent également à cibler ces niches. La réplique s’organise également au travers de diverses offres ciblant des corridors migratoires où des tarifs préférentiels sont proposés.

L’importance des diasporas africaines renforce par ailleurs la nécessité des accords de roaming pour les opérateurs africains. Or, outre la complexité des accords et la multiplicité des acteurs, certaines solutions de roaming, notamment pour les offres prépayées, introduisent une réelle complexité technique. De nombreux acteurs africains n’ont ainsi qu’un nombre très limité de contrats de roaming dans le monde pour leurs offres prépayées.Cet exemple est symptomatique d’une réelle difficulté rencontrée par les opérateurs « isolés », sociétés présentes uniquement à l’échelle nationale ou dans un très faible nombre de pays, pour fournir des offres adaptées aux besoins des diasporas.L’accompagnement d’un grand opérateur international peut alors constituer une aide précieuse pour de tels acteurs isolés.

La géopolitique des diasporas est donc un élément structurant des télécoms en Afrique, et de par l’évolution des migrations, le sera demain plus que jamais. C’est donc bel et bien un axe clé de développement pour les acteurs du secteur.

Jean-Michel Huet, directeur associé BearingPoint

(Source : Agence Ecofin, 18 janvier 2014)

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