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« L’évolution de la cybercriminalité n’est pas une pathologie »

mardi 16 juin 2020

« Tant qu’on a un nombre important de personnes en situation de précarité, et de l’autre côté des travailleurs qui peuvent mobiliser leurs compétences autrement qu’en les réinvestissant dans l’entreprise, et puis des cyber-délinquants qui en profitent, on aura fort à faire avec ce phénomène. » Cette réflexion dépitée de Serge LIDA, Maître de Conférences de sociologie économique, exprime bien un de nos grands sujets de préoccupation : la cybercriminalité. C’est un fléau de société dont cet enseignant-chercheur de l’Université Félix Houphouët Boigny livre sa propre analyse.

CIO Mag : Nous constatons une résurgence des crimes en ligne pendant que les entreprises se digitalisent. Entre 2015 et 2018, le nombre de plaintes recensées par la Plateforme de lutte contre la cybercriminalité a quasiment doublé, passant de 1409 à 2860 cas. Quelle lecture faites-vous de cette évolution ?

Serge LIDA : Tout ce qui est lié à la technologie et au crime évolue sur deux formes : sur la forme quantitative, qui dans notre cas est la multiplication du nombre de plaintes, des victimes, des cas ; et sur la forme qualitative, qui est en rapport avec les techniques par lesquelles les cybercriminels arrivent à opérer. Dans les deux cas, cette évolution n’est pas un phénomène anormal ni une pathologie. Parce que les choses sont censées évoluer, en passant d’un état à un autre, en termes de quantité ou de qualité. Et ces évolutions existent dans tous les domaines d’interaction humaine, à l’image de l’intérêt que les acteurs y trouvent. En ce qui nous concerne, plus la police cherchera à trouver des solutions pour limiter les infractions en ligne, plus se multiplieront de l’autre côté des techniques pour contourner ou se tenir hors du filet tendu par la police.

Cette évolution est aussi normale dans la mesure où les problèmes qui l’ont générée n’ont pas disparu et tendent même à se complexifier. Si on doit considérer à la base que la cybercriminalité s’explique par des problèmes sociaux comme le manque d’emploi décents, « la recherche du gain facile », l’accès à un statut valorisant quel qu’en soit le moyen, et que ces phénomènes – qui génèrent la cybercriminalité n’ont pas disparu – l’évolution du phénomène ne peut s’avérer paradoxale. L’évolution de la cybercriminalité est donc normale.

Parmi les infractions recensées sur le cyber espace ivoirien, la fraude sur le portefeuille électronique occupe le haut du tableau. En 2018, ce sont 538 faits qui ont été officiellement constatés. Comment expliquez-vous la prééminence de cette escroquerie ?

Serge LIDA : Il faut savoir que les cybercriminels opèrent par faille, en exploitant les zones d’incertitude qu’on appelle en entreprise les « trous structuraux ». Les opérateurs de téléphonie mobile utilisent des techniques informatiques pour créer des applications de transfert d’argent. Or chaque application informatique a une faille sur laquelle on peut s’appuyer pour tricher. Il se trouve ainsi que les gens qui ont contribué à la mise en place de ces systèmes ne vivent pas en vase clos. Ils sont en interaction avec des personnes marquées par la recherche de gain de tous ordres. De même qu’ils font toujours une comparaison entre ce qu’ils gagnent comme salaire et ce qu’ils sont susceptibles de gagner en mobilisant leurs compétences, mais de manière frauduleuse. Ces techniques qui ont contribué à développer ces opérations de transfert et/ou de retrait d’argent peuvent donc se retrouver dans le grand public.

On peut frauder aussi en s’appuyant sur cette idée que les gens ont tendance à investir peu en termes de comportement et de travail et à espérer gagner plus. Vous recevez un message qui vous dit qu’on vous a transféré quatre cent mille francs CFA alors que vous savez bien que vous n’attendez pas cette somme. Mais vous êtes tellement submergé par la cupidité que vous exécutez les opérations demandées par un interlocuteur que vous ne connaissez ni d’Adam ni d’Eve. Et vous voilà pris au piège !

Au total, cette faille provient de trois facteurs. Premièrement, les employés qui développent ces systèmes et qui sont capables d’en véhiculer des secrets et les modes opératoires. Deuxièmement, l’interaction de ces employés avec des potentiels cybercriminels. Troisièmement, le mode de fonctionnement des individus sur qui cette pratique est appliquée, c’est-à-dire les victimes.

Tant qu’on a un nombre important de personnes en situation de précarité, et de l’autre côté des travailleurs qui peuvent mobiliser leurs compétences autrement qu’en les réinvestissant dans l’entreprise, et puis des cyber-délinquants qui en profitent, on aura fort à faire avec ce phénomène.

Dès lors, quelles sont les conséquences de cette fraude sur l’économie nationale ?

Serge LIDA : Une fois qu’un pays est marqué au plan international par la cybercriminalité, il se crée un déficit de confiance à son égard. Car l’économie repose sur la confiance. Or les fraudes sur les transactions électroniques sont des opérations qui ont tendance à affaiblir le niveau de confiance entre les opérateurs économiques. Deuxièmement, la cybercriminalité génère une économie souterraine très forte. Imaginez par vous-mêmes les sommes d’argent qui en découlent loin des impositions des services de l’Etat.

Celui qui gagne de l’argent par la cybercriminalité ne paie aucune taxe. Vous le comptez parmi les chômeurs mais il n’en est pas un puisqu’il travaille dans cette économie souterraine. Il a plusieurs téléphones portables, des numéros cellulaires, des équipements internet, un ordinateur, etc. Chaque jour, il passe de nombreux appels, il écume les réseaux sociaux à la recherche de proie à arnaquer. Au bout de la journée, il peut se retrouver avec une centaine de mille. Cette activité génère donc des revenus que l’Etat ne voit pas. Paradoxalement, cette économie souterraine, à l’instar du narcotrafic, a la propriété de ternir l’image des pays où elle est développée. Et comme ce n’est pas de l’argent qu’on voit, on ne peut l’estimer encore moins en mesurer l’impact sur l’économie nationale.

Il y a aussi le fait que 93 % des plaintes enregistrées par la PLCC émanent de résidents ivoiriens. Ce qui n’était pas le cas dans un passé récent où l’essentiel des plaintes provenaient de l’extérieur : France, Belgique, Canada, etc. Faut-il comprendre que les « brouteurs » ne s’intéressent plus au marché international de la cybercriminalité ?

Serge LIDA : Cette inversion des tendances n’est pas dissociable de la médiatisation du phénomène de la cybercriminalité. Les médias étrangers s’en sont saisis et ont émis des alertes dans la zone européenne qui était vraiment considérée comme la zone la plus « attaquée ». La France, la Belgique, le Canada… ces pays ont été tellement victimes que le dispositif de communication a mis en évidence bon nombre de modes opératoires de la cybercriminalité. Et comme en Occident, tous les phénomènes sont des problèmes importants à traiter, ce phénomène a été diffusé sous forme de documentaires et compléments d’enquête, afin que les citoyens comprennent qu’il existe dans des pays étrangers, des personnes qui ne sont derrière les mines et profils affichés n’opèrent que dans la cybercriminalité. Et donc qu’il faille plus de vigilance à leurs populations respectives dans les interactions.

Pendant que les Occidentaux faisaient cela, on pensait, chez nous, être totalement épargné de la cybercriminalité. La réponse des cybercriminels, enfin, leur stratégie face à la nouvelle contrainte, c’est de se recentrer localement, sous d’autres formes. Ce n’est plus par l’escroquerie aux faux sentiments mais par d’autres types d’escroquerie. Aujourd’hui, ils sont capables de fabriquer une société fictive dans le domaine du foncier, en afficher les activités dans les médias sociaux et abuser de votre confiance. Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

L’attitude des populations qui ont tendance à croire à tout ce qu’elles voient sur internet ne constitue-t-elle pas un facteur aggravant ?

Serge LIDA : Pour certains, tout ce qui passe sur internet est systématiquement vrai, alors qu’il devrait être considéré comme virtuel et illusoire dans un premier temps. Dans notre pays, les internautes sont plus focalisés sur ce qu’ils voient affichés que sur le fonctionnement des choses, parce qu’ils ont une représentation d’internet comme quelque chose qui légitime. Ces personnes croient que ce qui n’est pas bon ne peut être affiché sur internet. Et donc si c’est affiché sur internet, c’est que c’est bon. Sur Facebook, toutes les femmes sont des femmes battantes, alors qu’elles sont couchées à la maison. Tout est bon pour que l’escroquerie dont vous parlez prospère dans nos milieux.

On a encore cette image de gens qui découvrent internet, qui sont éblouis par un phénomène. Mais cette attitude permet justement aux gens de prospérer dans la cybercriminalité. Et ils vont profiter de cette opportunité sur une longue période jusqu’à ce que les gens se rendent compte qu’ils se sont fait avoir et réviser leur rapport à la toile.

A ce propos, quelles sont vos recommandations pour un usage responsable des plateformes numériques ?

Serge LIDA : La vie dans le virtuel n’est pas la vie réelle. Les interactions dans le monde virtuel sont différentes de celles du monde réel. Par conséquent, vous ne pouvez pas avoir les mêmes dispositions de protection de votre intégrité, de vos secrets dans le monde réel que sur internet. Il faut plutôt dédoubler sa protection dans le monde virtuel, parce que là-bas vous ne contrôlez rien. Si dans la vie réelle tu fais attention, pourquoi n’en fais-tu pas de même sur internet ? Encore que les interactions sur internet ne dépendent pas de toi mais d’un système que tu ne contrôles pas. Les paramètres qui font que ton message quitte de ton téléphone portable pour aller vers celui de ton épouse ne dépendent pas de toi. Il faut le savoir pour que chacun fasse un peu plus attention lorsqu’il se trouve sur internet qui est un environnement avec plein d’incertitudes

Anselme Akeko

(Source : CIO Mag, 16 juin 2020)

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INTERNET EN CHIFFRES

- Bande passante internationale : 172 Gbps
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Téléphonie mobile

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(Facebook, Décembre 2019)