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L’Afrique est un réservoir d’innovations inexploré

samedi 25 juillet 2020

Du sens des mots à donner à l’innovation aux stéréotypes associés au made in Africa, Samba Sène dresse une analyse d’une rare pertinence. Il démontre le fort potentiel du continent en matière d’innovations et les enjeux de sa valorisation.

Parler de l’innovation, concept plus que jamais galvaudé surtout en entreprise et dans les écosystèmes numériques, nécessite d’abord de ma part de camper le décor, c’est-à-dire de partager avec les lecteurs ma conception de ce mot. Il s’agira aussi de mettre en exergue certains poncifs pour mieux montrer leur vacuité.

Il sera ensuite utile de jeter un regard critique et sans complaisance sur le rapport de l’Afrique à l’innovation. Il sera dès lors possible de jeter les bases d’une réflexion sur la place que doit occuper l’innovation en Afrique et le rôle qu’elle doit jouer dans tous les domaines de la vie politique, économique et sociale. Il se posera alors la question des secteurs prioritaires dans lesquels l’Afrique devra concentrer ses capacités d’innovation, faire converger les investissements qui vont lui permettre d’assurer le bien-être de ses enfants.

La problématique du rôle des technologies d’innovation, notamment celui du numérique, aura une place de choix dans la suite de ma réflexion. Et pour finir, il sera temps de se poser la question du comment : « comment emprunter les chemins de traverse, là où les autres ne sont pas, car on ne cueille pas les champignons sur l’autoroute, mais sur les petits sentiers ? Comment apprendre à quitter les autoroutes de la conformité ? » [1].

Depuis quelques années que j’ai commencé à mener une réflexion sur le thème de l’innovation, j’ai acquis la conviction que les réussites humaines, dans quelque domaine que ce soit, résultent d’innovations, et que c’était là le chemin de la véritable indépendance pour l’Afrique. Penser et agir par soi-même et pour soi-même, sans rejet de l’autre.

Plusieurs exemples de réalisations réussies dans des domaines différents me viennent spontanément à l’esprit :

l’ordinateur individuel, l’Internet et le téléphone mobile avec son incroyable succès en Afrique qui ont complètement changé la face du monde, la Chine devenue en 2010 la 2ème puissance économique mondiale, l’usine du monde et désormais candidate à la 1ère place dans les domaines économique, technologique et scientifique. Le point de départ de cette transformation fulgurante est la théorisation du concept d’économie socialiste de marché par Deng Xiaoping et le lancement des « Quatre Modernisations » en 1978, le Fosbury-flop ou rouleau ventral, technique de saut en hauteur, qui a emmené Dick Fosbury, son inventeur, au triomphe aux Jeux Olympiques d’été de 1968 à Mexico. Les cas de démarches novatrices sont légion et je pourrai encore en citer des dizaines. Mais vous êtes en droit de vous demander ce que ces exemples ont en commun et en quoi ce sont des innovations.

Posons alors la question : qu’est-ce qu’une innovation ?

De mon expérience et de mes observations, je tire quelques caractéristiques qui me semblent communes à la plupart des innovations :

  • le fait de créer, d’accomplir quelque chose d’original, d’inimaginable, parfois de transgressif que ce soit un produit ou service, une démarche politique, un nouveau modèle ou système économique ou une nouvelle façon d’organiser et de gérer un groupe d’individus, etc.
  • le fait de satisfaire un besoin patent ou caché de sa communauté, de ses partisans, de ses clients, etc.
  • le fait de créer de la valeur, qu’elle soit politique, économique, sociale ou autre.

De plus, une innovation est forcément appelée à être copiée ; c’est le corollaire de ses caractéristiques intrinsèques. C’est pourquoi, toute organisation qui innove est obligée de développer une culture et des processus d’innovation permanente, au risque d’être dépassée, pire d’être disruptée.

Pour enfin définir de façon simple l’innovation, j’emprunte les mots de Carmine Gallo dans son livre « Les secrets de l’innovation de Steve Jobs » :

« L’innovation est une façon nouvelle de faire des choses qui entraînent un changement positif. Elle rend l’existence meilleure ».

Il me vient aussi à l’esprit, la définition que donne, dans son livre « J’innove comme on respire », mon amie Olwen Wolfe, franco-américaine, qui a introduit la méthode CPS [2] dans le monde francophone :

 » Innover consiste souvent à résoudre des problèmes ou surmonter des impossibilités apparentes en adoptant des approches nouvelles « .

A ma façon, je dirai : innover, c’est penser différemment – hors « des autoroutes de la conformité » – et agir concrètement pour réaliser des choses qui améliorent la vie des gens appartenant à une clientèle, une association, une nation, en somme à une même communauté d’intérêt ou de destin.

Dans cette conception positive, trois choses sont essentielles : i) le penser différemment, c’est-à dire la volonté de sortir des sentiers battus ii) la volonté de réaliser et réussir quelque chose de tangible iii) la recherche d’un but positif, voire élevé dans certains cas.

Je ne saurais terminer mon propos introductif sans aborder deux sujets qui me tiennent à cœur : quelques poncifs ou fausses belles idées et la place réservée à l’innovation en Afrique.

Premier cliché : le digital « panacée »

Les incubateurs ne semblent s’intéresser qu’au digital, feignant d’oublier que, malgré son caractère transversal, c’est essentiellement un moyen – certes extraordinaire – pour faciliter et accélérer l’innovation dans tous les autres domaines. Le focus doit être davantage mis sur les finalités qui sont d’abord de soigner les africains, nourrir les africains, éduquer les africains, donner du travail aux africains.

Deuxième cliché : la starisation des startuppers

Certains, pour avoir été primés dans un concours ou sélectionnés dans tel programme prestigieux d’incubation, se rêvent en gourous de l’entrepreneuriat, distillant conseils et leçons de stratégie, management, de leadership, etc.

Loin de moi l’idée de minimiser la puissance des technologies numériques dont je suis un passionné et un fervent partisan de l’utilisation massive, mais je voudrais appeler tous les acteurs du numérique en Afrique à combattre l’illusion du digital panacée et le mythe de l’entrepreneuriat « solution magique à tous nos problèmes ».

Cela étant dit, je reste fermement convaincu que l’innovation tous azimuts est la clé pour le développement de l’Afrique, que le numérique est un puissant accélérateur-facilitateur-catalyseur d’innovations et que la maîtrise des sciences et des technologies est une des voies les plus sûres pour réaliser les innovations les plus porteuses de valeur.

Pour finir avec ces clichés, je voudrais tordre le coup à un poncif que je trouve parfaitement représentatif de l’occidentalocentrisme inconscient d’européens et d’américains sans doute de bonne foi : l’innovation inversée.

C’est un concept condescendant qui désigne en quelque sorte toutes les réalisations innovantes nées dans les pays africains, sud-asiatiques et sud-américains, puis reprises, imitées par les pays développés d’Europe et d’Amérique du Nord. Quoi de plus normal pour une innovation que d’être imitée ; c’est le signe de sa réussite.

Mais au-delà de ces fâcheux constats, quelle est au fond la place de l’innovation en Afrique ?

L’Afrique reste encore non seulement consommatrice de technologies et de produits manufacturés, mais aussi de produits et services culturels importés et pire de modèles importés dans tous les domaines : économie, politique, culture, société, etc.

Dans le classement 2019 de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle [3], aucun pays d’Afrique ne figure dans les 50 premiers, seize sur les vingt derniers sont africains. L’Afrique est globalement en retard en matière d’innovation, alors que sa situation nécessite qu’elle se projette à la pointe dans ce domaine. Comment peut-on sortir du marasme si on n’est pas capable de prendre des chemins de traverse ?

Les innovations réalisées en Afrique sont souvent à faible impact systémique : il s’agit d’innovations incrémentales de survie (la débrouillardise ingénieuse, l’innovation Jugaad) et parfois d’innovations de rupture liées à la volonté et l’ingéniosité d’individus, entrepreneurs au sens schumpetérien. Nos états ne donnent pas l’impression d’être très conscients du rôle de l’innovation et de la nécessité d’en faire un axe majeur de nos politiques de développement.

De plus, le fait d’avoir été impliqué à trois reprises dans le rigoureux processus de sélection et d’avoir été en 2015 membre du jury du prestigieux et peu connu Prix de l’Innovation pour l’Afrique (PIA) [4] a fini de me convaincre qu’en Afrique il y a bien des scientifiques qui travaillent sur des sujets de fond et qui produisent des résultats intéressants, qu’il y a un important réservoir d’innovations inexplorées.

Autre constat réconfortant : la forte mobilisation des scientifiques, des chercheurs, des innovateurs, des entreprises, des start-ups, et même des gouvernements pour chercher et trouver des solutions endogènes à la COVID 19 montre que l’Afrique a des ressources insoupçonnées et inexploitées.

A l’évidence, l’Afrique n’est pas aussi pauvre en innovations potentielles qu’une analyse superficielle pourrait le laisser penser. Elle reste néanmoins championne du monde des « innovations invisibles et jamais commercialisées ». Ce qui manque véritablement, c’est la capacité à mettre en synergie les énergies créatrices et à catalyser l’esprit d’innovation du plus grand nombre ; cette aptitude a un nom, cela s’appelle le leadership.

Cela étant dit, la nécessité d’investir dans l’innovation reste une urgence. Et la question de la définition des priorités est capitale, tant les besoins non satisfaits sont considérables et les défis prégnants et multiformes.

N’étant ni intellectuel, ni scientifique, ni homme politique, ni économiste, je ne suis guidé que par mon bon sens, mon expérience de la vie et ma volonté de faire ma part. Partant de là, je soumets à votre sagacité les buts qui doivent avant tout structurer toute politique de développement, et par conséquent toute stratégie d’innovation en Afrique ; il s’agit de soigner, de nourrir, d’éduquer et donner du travail – gage de la dignité humaine – aux africains. De là doivent découler les principaux domaines prioritaires d’innovation que sont :

  • Les systèmes de santé pour assurer le bien-être physique et mental des populations.
  • Les systèmes d’éducation pour élever le niveau intellectuel et scientifique des populations.
  • L’agriculture et les agro-industries pour valoriser le travail du plus grand nombre, élever le niveau de vie et améliorer la qualité de vie des populations.
  • « L’Afrique nourrit l’Afrique » doit être notre mantra, surtout lorsqu’on dispose d’atouts à nul autre pareils : terres arables, bras et cerveaux disponibles en abondance.
  • Les industries manufacturières et l’artisanat de production pour valoriser les produits locaux, réduire la dépendance vis-à-vis de l’extérieur et stimuler l’emploi.

Sans la transformation structurelle de ses économies, passant par une marche progressive et résolue vers l’industrialisation, l’Afrique restera un contient éternellement assisté et verra ses enfants « damnés de la terre » braver les océans pour naviguer périlleusement vers un eldorado incertain.

L’infrastructure économique, notamment celle dite de base dont l’insuffisance entrave gravement le développement, constitue les fondations sur lesquelles l’édifice « Afrique » sera bâti pour durer. C’est l’approvisionnement en eau et en énergie, les systèmes de transport et de communication.

L’infrastructure administrative : régimes douaniers et fiscaux, réglementations de l’état, climat des affaires, etc.

Les technologies d’innovation, dont la plus impactante est assurément le numérique, mais qui concernent aussi les biotechnologies et les sciences cognitives.

Le numérique se comprend au sens large comme étant les services, usages et activités rendus possibles par l’utilisation des technologies numériques, notamment en Afrique par l’Internet et le mobile. Mais, il ne faut pas perdre de vue les formidables perspectives qui s’ouvrent avec l’intelligence artificielle, le Big Data, la robotique et la blockchain. L’Afrique doit saisir ces opportunités afin de pouvoir innover tous azimuts, afin de changer la donne, car le numérique change la règle du jeu dans tous les secteurs.

A ce stade de la réflexion, des domaines prioritaires d’innovation, porteurs de véritable progrès, étant identifiés, la question qui s’impose est : comment faire pour orienter résolument les investissements vers ces secteurs et trouver les financements appropriés ?

La seule réponse : mobiliser l’intelligence collective des africains pour trouver des solutions à la fois originales et faisables pour financer massivement l’innovation.

Comme le dit finement Felwine Sarr dans Afrotopia, il s’agit de développer « une utopie active qui se donne pour tâche de débusquer dans le réel africain les vastes espaces du possible et les féconder ». Cela est un véritable appel à éveiller les attitudes et comportements propices à la génération d’idées novatrices dont certaines pourront se traduire en réalisations et solutions innovantes.

Samba Sène [5]

(Source : CIO Mag, 26 juillet 2020)

[1] La fabrique de l’innovation par Gilles GAREL (Professeur et chercheur) et Elmar MOCK (serial innovateur et co-inventeur de la montre Swatch)

[2] Creative Problem Solving

[3] https://www.globalinnovationindex.o...

[4] http://africaninnovation.org/#Foundation

[5] Ingénieur en Télécommunications, Samba Sène est Fondateur et Directeur de WISS AFRICA, un cabinet spécialisé dans les télécommunications, le digital et l’innovation en Afrique, le conseil et la formation. Grand professionnel dans le secteur du digital, Samba a acquis une expérience et une excellente connaissance de la gestion des opérateurs de télécommunications, qu’ils soient mobiles ou intégrés (fixe/mobile/Internet). Pendant presque trois décennies, il a occupé plusieurs postes de responsabilités au sein du Groupe Sonatel/Orange dontle poste de Directeur du Technocentre Afrique, pôle d’innovation du Groupe Orange en Afrique et au Moyen-Orient qu’il a occupé pendant 4 ans à Abidjan. Samba Sène est diplômé de l’Institut National des Télécommunications (devenu Telecom SudParis).

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