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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2017 > Avril 2017 > Kabirou Mbodje : PDG de Wari

Kabirou Mbodje : PDG de Wari

mercredi 12 avril 2017

Portrait/Entretien

Un mois après avoir acheté l’opérateur sénégalais Tigo, Kabirou Mbodje, le jeune patron de Wari revient sur le succès et la stratégie de sa plateforme de services financiers et non financiers. Laquelle répond pleinement aux besoins de la population, selon Kabirou Mbodje. Entretien :

Vous êtes au cœur de la révolution numérique de l’Afrique et Wari affiche une très forte croissance. Quels sont les secrets de cette réussite ?

En 2008, nous sommes partis du constat que l’Afrique a un rôle bien spécifique à jouer dans le secteur du digital qui prend place partout dans le monde, dans la mesure où la structure même de la culture économique africaine se prête à une « uberisation » de l’emploi et du tissu économique : les gens y sont entrepreneurs.

Même lorsqu’ils sont à l’intérieur d’une structure, ils travaillent aussi pour leur propre compte. Dès lors, le monde du travail en Afrique apparaît comme un terrain propice au développement des nouveaux services et des nouvelles fonctionnalités digitales, qui intéressent tant à travers le monde.

Nous avons modélisé une plateforme qui permet de répondre à cette organisation économique selon un standard spécifique à l’Afrique, de manière à organiser toute une offre de services qui corresponde aux besoins des gens. Cette idée qui a été le soubassement de Wari explique son succès : elle répondait à une attente des populations.

En quoi peut-on parler, à propos de votre plateforme et de votre application, d’une solution africaine dans sa conception, dans sa manière de répondre aux besoins de vos clients ?

Notre activité a trouvé son origine en Afrique, parce que, comme je viens de le dire, le marché africain est propice à l’éclosion des nouvelles technologies et de l’économie digitale. Les conditions étaient donc réunies, et nous avons décidé de lancer nos activités à partir de l’Afrique. Mais notre vision était aussi d’offrir des services de façon globale à tous les pays du monde et à l’ensemble des populations de la planète.

De quelle manière vous situez-vous par rapport à des institutions comme les banques ou les opérateurs téléphoniques ?

Chacun, par essence, possède son activité propre : les banques offrent des services financiers, et les opérateurs offrent des services de télécoms aux populations. Wari s’est positionné au milieu comme un agrégateur.

Nous avons créé une plateforme de services standardisée qui agrège l’ensemble des acteurs, au sein d’un écosystème où chacun aménage sa place. Nous présentons ainsi l’avantage d’être une plateforme complètement neutre qui contribue à générer des emplois.

Pour donner un exemple, dans un pays comme le Sénégal – bien que nous soyons présents sur près d’une soixantaine de pays à travers l’Afrique et le monde –, nous avons déjà créé plus de 18 000 emplois directs.

Nous disposons aujourd’hui, en propre et à travers nos partenariats, de plus de 500 000 points installés. Au-delà de ces chiffres, le plus important tient dans cette capacité qu’a notre plateforme de contribuer à la création de cet écosystème qui sera utilisé en Europe, en Asie ou aux États-Unis, de la même façon qu’il est utilisé en Afrique. C’est de cette capacité que Wari tire sa force et ses perspectives futures de développement.

Comment l’interaction se fait entre toutes les structures qui viennent s’agréger à votre système ?

Elle se déroule de façon très simple dans la mesure où c’est le client – la population – qui est au centre même de cette stratégie, et que ce client n’a besoin, finalement, que d’un service et… de confort. C’est universel.

Chacun a besoin de plus de confort. Cela veut dire que chacun a besoin de gagner un peu plus d’argent, et pour ce faire d’être connecté, d’avoir accès à l’ensemble des services offerts de par le monde.

Chaque acteur présent sur la plateforme offre une portion de ces services-là. C’est cet écosystème dont je vous parlais : les banques vont pouvoir offrir des services bancaires et Wari, grâce à la plateforme, va permettre de « customiser » l’offre pour la rendre visible aux populations.

Les opérateurs télécoms sont aussi en train de migrer vers les secteurs financiers qui constituent autant de relais de croissance nécessaires car leur marque d’opérateur perd toute valeur hors des frontières de leur licence.

La société s’est donc positionnée pour faire en sorte que quel que soit l’acteur, quel que soit son profil ou son secteur d’activité, notre plateforme lui permette de toucher la totalité des populations dans le monde.

Comment recherchez-vous les compétences ? Quels sont les profils professionnels dont vous avez besoin ?

Notre base, c’est le développement. La structure de la plateforme et des services que nous voulons offrir est définie par des ingénieurs télécoms, des développeurs et des architectes.

Nous faisons également appel à des monéticiens pour les cartes à travers lesquelles nous offrons toutes sortes de prestations : services marchands, paiement de l’eau, de l’électricité, des salaires, des pensions, transferts d’argent, prêts bancaires, épargne, etc.

Chaque secteur fait appel aux compétences les plus diverses que nous recrutons aussi bien par notre plateforme ou des sociétés satellites que par nos partenaires.

Quelle est la part du soft power, c’est-à-dire la partie conception des progiciels ?

Elle est énorme, déterminante ! Elle part d’abord d’un constat et d’une analyse des marchés que nous voulons conquérir, qui passe par une étude précise des habitudes et du comportement des gens à qui nous voulons pouvoir offrir des services adaptés.

C’est une phase très importante dans laquelle je m’implique personnellement, pour coller le plus près aux besoins des populations que nous voulons toucher.

Quelle est votre ambition aujourd’hui ? Vos solutions sont-elles prêtes à conquérir d’autres territoires ?

La plateforme n’a jamais été conçue pour une zone particulière. Nous sommes présents dans quarante pays africains dont la majeure partie est anglophone.

Mais nous sommes aussi actifs dans les pays lusophones et la plateforme est disponible en russe, en anglais, en italien, en espagnol, en français, en arabe… Notre vocation est d’être universel et de pouvoir servir l’ensemble des populations.

La pénétration des marchés se déroule de façon plus ou moins rapide, selon les opportunités ou les circonstances. Notre objectif final vise à ce que chaque personne puisse transporter Wari avec lui au quotidien pour satisfaire ses besoins.

Vous privilégiez des alliances ou l’extension de votre système d’applications ?

Il est très difficile de se développer globalement sans alliances. Notre concept est inclusif, car le développement des pays et des services passe forcément par une inclusion et une fédération des énergies.

Aujourd’hui, Wari, a des concurrents partout, puisque les offres concurrentes coexistent sur tous les services, dans chaque secteur d’activité. Mais Wari tire sa force et son caractère unique de ce qu’elle est une plateforme ouverte, complètement neutre, qui peut agréger un nombre presque illimité de services et de secteurs. N’importe quel acteur, dès qu’il sent que Wari lui offre la possibilité d’étendre ses offres, peut nous rejoindre. Et nous l’accueillons avec plaisir.

Comment vos concurrents vous regardent-ils ? Non seulement vos concurrents directs, mais des opérateurs comme Orange, par exemple ?

Des opérateurs sont multiples, un peu partout dans le monde, dans les pays où nous opérons. Ils sont concurrents au même titre que les banques ou tout autre acteur qui offre des services aux populations.

Mais sortis de leur pays, les opérateurs n’ont plus de marge de manœuvre. La concurrence est saine parce qu’elle permet d’affiner l’offre et de la rendre encore plus attractive, avec des coûts toujours plus adaptés aux besoins.

Nous ne la voyons pas comme quelque chose de négatif, ni sur les services propres, ni sur le partenariat dans la mesure où Wari essaye de créer une communauté au même titre que Facebook, WhatsApp, ou d’autres structures de masse. Reconnaissons-le, les opérateurs télécoms se positionnent dans nos sphères d’activité, ce qui peut nous concurrencer.

D’ou le rachat de Tigo ?

Effectivement. L’acquisition de Tigo entre en ligne droite de notre stratégie d’offrir encore plus de proximité et de confort aux populations des marchés que nous visons. Pour pouvoir atteindre les gens, il faut qu’ils soient connectés. Tigo nous permet aujourd’hui de créer une communauté, de faire en sorte que les services Wari soient disponibles partout sans contraintes et sans barrières de communication.

Voilà pour l’idée globale. Mais l’opération est aussi un signal fort à l’échelle du Sénégal. Le président de la République nous a manifesté son soutien pour que le patronat sénégalais et les nationaux se regroupent autour de leur champion.

C’est aussi un signal pour l’Afrique pour que le patronat africain commence à se rendre compte qu’il faut aller à la bataille pour développer ensemble le continent, pour en faire un marché unique qui, une fois connecté au monde, puisse peser de tout son poids dans le marché global.

Vous incarnez cette jeunesse africaine dynamique : comment regardez-vous cette transformation de l’Afrique aujourd’hui, entre espoir et pessimisme ?

Ma vision est très positive. La réalité africaine est complètement différente de certaines idées arrêtées ou de certaines images diffusées un peu partout dans le monde. Nous assistons à la naissance d’une économie digitale africaine, dont nous ne voyons encore que les prémices.

Dans le reste du monde, et notamment en Europe, cette mutation a rencontré des difficultés de mise en œuvre parce qu’elle venait remplacer des systèmes anciens. Il y a eu de grands débats sur l’emploi, les salariés versus les entrepreneurs, etc.

Les gens ne se sont pas rendu compte que l’économie mondiale a changé. Mais ce changement est inéluctable ! Demain, les gens travailleront dans les entreprises en étant leur propre patron. Ils auront une entreprise à l’intérieur de l’entreprise. Et ils pourront travailler pour plusieurs entreprises.

Contrairement à ce que disent certains, tout le monde y trouvera son compte. Bien sûr, il y aura des gens qui ne sauront pas prendre ce train. Il faudra que les administrations, les États, accompagnent certains, mais l’évolution est inéluctable et nous devons demeurer optimistes.

(Source : Happy in Africa, 12 avril 2017)

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