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Identité numérique : “L’état d’esprit doit être là avant l’état des lieux”

lundi 4 mai 2020

Portrait/Entretien

Faire comprendre ce qu’est l’identité numérique et ses apports pour le continent est l’objectif du mouvement ID4Africa. Pour évoquer une nouvelle fois ce thème, l’ONG tiendra sa 6ème réunion annuelle à Marrakech (Maroc) en Octobre 2020. En amont de cette rencontre, Dr Joseph Atick, président exécutif de ID4Africa, a répondu aux questions de CIO Mag.

CIO Mag : Si vous deviez donner une définition de l’identité numérique, quelle serait-elle ?

Joseph Atick : Il y a plusieurs définitions de l’identité numérique, selon le point de vue où l’on se place. Nous avons choisi d’opter pour une définition opérationnelle car, in fine, ce qui va compter, c’est ce que l’on peut fournir aux citoyens. Ainsi, nous envisageons l’identité numérique comme une représentation informatique qui permet à un individu de prouver sans ambiguïté et d’une façon sécurisé ce qu’il est, afin de faire valoir ses droits et recevoir des services, dans un système numérique.

La première pierre, c’est une représentation informatique qui donne à un individu unique un droit d’accès dans un contexte numérique. Mais une fois ceci posé, il faut bien comprendre que l’identité numérique évolue. Il y a plusieurs genres d’identités et plusieurs acteurs qui sont habilités à donner ces identités. Il y a d’abord l’identité régalienne. C’est un droit, l’Etat est obligé de fournir cette identité aux citoyens. Cette identité de base donne ensuite aux autres acteurs sectoriels la capacité de fournir d’autres types d’identités.

Prenons un exemple : un gouvernement décide de fournir aux citoyens des cartes d’identité sécurisées et numériques. La personne a ainsi une attestation officielle de son unicité et de son existence. Avec ceci, elle est en mesure d’aller à la banque pour “construire” une identité numérique bancaire. En se basant sur l’identité de base, la banque peut ensuite choisir d’opter pour un autre mode d’authentification, par le selfie par exemple. Celui-ci peut servir d’identifiant bancaire. Nous pouvons alors parler d’identité numérique dérivée. Et ceci peut être valable dans de nombreux domaines, comme l’assurance maladie par exemple… Pour résumer, il y a donc une multiplicité numérique de l’identité unique.

Quelle avantages offre l’identité numérique, sur le plan de la gouvernance et celui de l’inclusion économique ? En quoi est-ce un facteur de développement ?

Le potentiel de l’identité numérique est énorme et inépuisable. Prenons tout d’abord ce que nous avons appelé l’identité régalienne. La mise en place de la biométrie garantie l’unicité et est ainsi directement liée à la bonne gouvernance, la lutte contre la fraude électorale, la transparence. C’est donc un pilier de la démocratie, un droit pour les citoyens. Mais ce type d’identité ne suffit pas pour engendrer un développement économique. Elle est par contre la voie idéale pour arriver à un système d’identité numérique en direction des tiers.

Pour qu’il y ait développement économique, l’identité régalienne ne suffit pas. C’est là qu’entre en jeu l’identité numérique dérivée, qui, elle, va engendrer beaucoup d’innovations et se positionne comme un pilier de développement socio-économique. Grâce à celle-ci, les citoyens auront le pouvoir de faire valoir leurs droits et d’accéder à des services sans même être en contact avec une personne physique. L’accès sera beaucoup plus facile, en libérant les entraves à la prestation de services. Cela permet de couvrir une population d’une taille importante, grâce à des relais dont tout le monde peut disposer, comme le téléphone mobile ou des bornes dans les kiosques. C’est un lien entre les citoyens et les prestataires de services.

Quelles sont les problématiques liées au développement de l’identité numérique régalienne en Afrique ?

Dans les pays en développement, de nombreux citoyens n’ont pas d’état civil, la population n’est enregistrée nul part. Alors que fait-on ? Doit-on investir massivement pour donner à tout le monde un acte de naissance ? Ou sauter cette étape pour passer directement à l’enregistrement biométrique ? C’est tout l’objet du débat. De notre côté, nous penchons pour la seconde solution. Il est extrêmement coûteux de donner à un adulte un acte de naissance et cela nécessite de passer par la case Justice. L’état civil est important mais nous ne pouvons pas rater la 4e révolution industrielle en Afrique ! L’instrument biométrique est un raccourci pour développer l’identité régalienne. En parallèle, on peut continuer au fur et à mesure le recensement de la population afin de renforcer la fiabilité des données. Pour parvenir à l’inclusion, nous devons aller vite et l’objectif en Afrique, c’est d’arriver à une inclusion totale de la population. On ne peut pas laisser les gens de côté et aggraver le fossé, et ce, dans tous les domaines.

L’introduction de la biométrie nécessite elle aussi des préalables en ce qu’elle induit l’enrôlement d’une population importante. Les fonctionnaires doivent avoir certaines connaissances. Il faut aussi travailler sur l’équité des genres. Les femmes, les personnes en situation de handicap, les enfants doivent être habilités à accéder à cela. Il est donc nécessaire de mettre en place des centres d’enrôlement mobiles, afin d’accéder à tous les foyers, dans tous les villages. Nous devons avoir une inclusion totale car le numérique va envahir notre vie, et l’exclusion deviendra plus grave qu’avant.

Comment garantir la protection des données aux citoyens et se prémunir contre la cybercriminalité ?

Comment protéger les données et garantir ainsi la liberté des personnes ? Pour cela, il faut renforcer la capacité de contrôle à tous les niveaux et mettre en place des mécanismes juridiques. Nous pouvons protéger la vie privée par une “tokenisation”. Mon médecin n’a pas besoin de savoir ce que je fais du côté financier. Une fois que je suis enregistré dans le système de base, il n’y a plus besoin d’utiliser l’identité régalienne.

Pour garantir la protection des données, nous disposons des techniques. Elles ne manquent pas. Le problème, c’est la volonté politique. Ce n’est pas la technologie qui détermine la trajectoire, mais cette volonté politique. Il faut soulever les bonnes questions et s’interroger sur ce qu’il faut faire avant de lancer l’appel d’offre pour développer les technologies. Et pour développer cet écosystème numérique, cela demande un débat entre toutes les parties prenantes, qui ont des intérêts différents et sont parfois en conflit. On devient moderne quand on pense d’une façon moderne, l’état d’esprit doit être là avant l’état des lieux.

Propos recueillis par Camille DUBRUELH

(Source : CIO Mag, 4 mai 2020)

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