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Enregistrements clandestins, écoutes téléphoniques : Les Sénégalais en danger

mercredi 7 décembre 2016

Les outils de communication se perfectionnent de plus en plus au fil des années. Et chacun essaye de se mettre à l’ère du temps en se dotant du téléphone le plus récent. Toutefois, cet outil, si nécessaire dans notre vie, peut être nuisible. Qui n’a pas une fois été piégé dans un enregistrement téléphonique ? Combien de célébrités ont été jetées en pâture à l’aide d’un enregistrement sonore fait à leur insu ? Moustapha Cissé Lo, Yaxam Mbaye, Ahmed Aidara…. n’y ont pas échappé. D’autres sont, par contre, victime d’écoutes téléphoniques de la part des services de l’Etat sans qu’ils en connaissent les raisons. Ce qui pose la question de la protection des données personnelles. Dans ce dossier réalisé par Dakar7, nous avons essayé de connaitre les véritables motivations des gens qui s’adonnent à ces pratiques et leurs conséquences sur la société.

Reportage

Il est 10h dans les rues de la cité des Layennes à Cambérene. Devant sa machine à coudre, Adama Baldé, termine une tenue qu’elle doit remettre à sa cliente assise sur un vieux fauteuil en face d’elle. Bien qu’occupée, la jeune fille de teint clair, vêtue d’un jean bleu avec une chemise longue manche assortie avec ses ballerines bleu cyans, semble très intéressée par le sujet. « L’enregistrement téléphonique fait des ravages et il crée des problèmes jusque dans les couples », dit elle avec amertume. « Une de mes copines est victime de ce phénomène, car un ami de son amoureux l’a enregistré entrain de la draguer. Celle-ci croyant qu’il la taquinait, répondait favorablement à ses avances. Alors que l’objectif de ce garçon, était de la discréditer auprès de son amant », narre-t-elle avec un air dégouté.

A côté d’elle, Marieme, une jeune cliente suit la conversation de près. S’invitant au débat, il s’exclame « Ta copine est très naïve ! », dit-elle d’un ton assez moqueur, en pointant du doigt vers Adama. « Moi, je me méfie de tout le monde, car j’ai tellement peur des nouveaux téléphones portables. Même quand on m’appelle dans un bus, je ne prends pas ou je demande à la personne de me rappeler sinon quelqu’un de malintentionné peu enregistrer ma conversation et le mettre dans les réseaux sociaux », confie-t-elle, dans un fou rire.

Autre lieu, autres témoignages. A cette heure de la mi-journée, le marché de Gueule tapée grouille de monde. Avec grand bruit et coups de klaxon, les taxis clando et les bus Tata se disputent la primeur pour contourner le Rond point « case bi ». « Tons », comme l’appellent familièrement les gens du marché, est un vieux bouché établi au marché. De grande taille, cheveux poivre et sel, cet homme d’une soixantaine d’années, se dit très affecté par le mauvais usage que l’on fait des nouvelles technologies. « Je ne m’y connais pas trop avec les nouvelles technologies, mais je reçois parfois quelques échos des problèmes que les enregistrements téléphoniques engendrent », dit-il. Cet homme se rappelle du cas de Yaxam Mbaye, secrétaire d’Etat à la communication, qui avait défrayé la chronique. « C’est une situation déplorable, car ceci peut entrainer des réactions gênantes au niveau de la famille de la victime. », déclare- t-il. Avant d’enchainer : « Et si j’étais à la place de cet homme politique, je ferai pareil que lui(Yaxam Mbaye), c’est-à-dire me plaindre auprès de la police et le coupable sera puni », affirme-t-il.

Kals, un citoyen : : « C’est bien, dès fois, de piéger ses filles libertines qui ne croient en rien »

Non loin de là, aux parcelles assainies U.3, l’ambiance est tout autre. Les habitants semblent se reposer dans leurs maisons pour fuir cette chaleur torride. Dans les allées qui abritent le marché hebdomadaire du lundi, Kals, la vingtaine, visage cicatrisé, jeans troué, joue avec ses nombreuses clés à la main. Il prend de l’air sous l’ombre d’un arbre. Mais, contrairement aux autres, il ne trouve aucun inconvénient dans cette pratique. « C’est bien, dès fois, de piéger ses filles libertines qui ne croient en rien, seulement à l’argent facile. Il nous arrive entre potes d’enregistrer une conversation téléphonique en abordant une fille pour assouvir un besoin », confesse-t-il, dans un langage ordurier.

Mohamed, lui, pense que ces genres de pratique ont un avantage avec le monde d’aujourd’hui. Ce monde qu’il qualifie de « loi de la jungle où tout un chacun doit être son propre garde du corps ». Selon lui, on doit se préparer à tout. « J’utilise des enregistrements téléphoniques pour mémoriser certaines discussions intéressantes et qui peuvent souvent être objets de preuves. Je pense que ce n’est pas interdit de se protéger », nous explique ce boutiquier basé à Cambérene II.

Un avis partagé par M.Mbodj, comptable dans un organe de presse bien connu. Ce dernier pense que les outils de communication sont très importants dans ce monde de mutation permanente. « Nous sommes dans un monde mouvant et nous sommes appelés à nous informer de ce qui ce passe dans le monde. En plus, on a besoin des nouvelles technologies pour avoir des informations à chaud en temps réel. », explique-t-il. Toutefois, Mbodji admet que ces nouvelles technologies comportent plusieurs inconvénients qui, souvent, gâchent la vie. C’est pourquoi il invite les gens à faire preuve de vigilance. « Je conseille à tout le monde de parler avec retenue parce que quelqu’un de malintentionné peut utiliser votre conversation comme un objet de chantage et s’immiscer dans votre vie privée ».

Ali Khoudia Diaw, psychologue : « Il n’y a plus de vertu, plus d’amitié et plus de confiance »

Selon le Psychologue Ali Khoudia Diaw, ce phénomène s’explique par la perte des valeurs qui ont toujours fondé notre société. « Au Sénégal, désormais, il n’y a plus de vertu, plus d’amitié et plus de confiance même parmi ceux qui nous sont proches. On constate un certain isolement des individus, la vraie amitié n’existe plus et les gens ont tendance à se mépriser et à se médire », analyse-t-il. En effet, la société Sénégalaise a connu, depuis l’apparition des nouvelles technologies, un changement considérable qui a bouleversé les us et normes sociales des Sénégalais. Ainsi, le mauvais usage que font les Sénégalais des enregistrements téléphoniques met à nu « la nouvelle facette de ce qu’est la crise des valeurs et des repères, l’absence d’éducation dans les familles et l’irresponsabilité des nouveaux parents caractérisés par l’inconscience, l’insouciance et la fuite en avant », nous explique le psychologue. D’après toujours ses explications, le fait de régler « des comptes en enregistrant des conversations privées d’une personne que l’on se précipite à jeter sur la place publique pour le discréditer et la jeter en pâture aux vautours soit parce que c’est un adversaire politique, ou soit parce qu’on ne lui pardonne pas sa réussite sociale ou son épanouissement dans la vie », témoigne de la perversité des mentalités des Sénégalais. Ce qui a pour conséquence de créer un esprit de vengeance dans les familles, car leur réputation peut être salie à jamais, leur parole valoir moins que rien et les victimes peuvent « développer une dépression et des troubles de l’humeur. »

De peur d’être enregistrées, certaines personnes vont même jusqu’a ne plus échanger sur certains sujets ou palabrer, des fois quelques petits coups à des amis soit disant que « les murs ont des oreilles » langage très utilisé dans les discutions. Plus de discrétion, ce que conseille le professeur Diaw, et plus de méfiance dans des discutions téléphoniques. Car, dit –il « le risque est grand de voir une conversation anodine entre amis finir dans la bouche des journalistes ou de site web qui en feront les choux gras ».

Qu’en dit la loi ?

En plus de ces enregistrements téléphoniques entre amis, il y’a un autre plus pernicieux : les écoutes téléphoniques. Utilisée par l’Etat, cette pratique viole la vie privée des personnes dans la mesure où personne ne sait ni les raisons, ni l’utilisation qu’on fait de vos données.

Interrogé par Dakar7, un avocat qui a requis l’anonymat, se veut très catégorique par rapport à ces pratiques. Notre interlocuteur rappelle, d’emblée, le principe qui interdit « l’enregistrement d’une personne à son insu ». Selon lui, ce n’est qu’au moment où l’enregistrement est utilisé à d’autres fins que le droit répressif s’en saisit (menaces, chantage, diffusion a moyenne ou large échelle). « A partir de là, l’auteur tombe sous le coup de la loi pour divulgation de données à caractère personnel ». déclare t-il. Henry Ciss, porte-parole de la Police : « Un enregistrement est dit licite lors qu’on collecte de données personnelles à des fins de sécurité publique »

Mais le porte-parole de la police, le Colonel Henry Boumi Ciss, tient à faire la nuance entre enregistrement clandestin et écoute téléphonique. Selon lui, un enregistrement est dit licite lors qu’on se réfère sur le décret N°2008-721 du 30 juin 2008 sur la protection des données à caractère personnel qui envisage en son article 40, la collecte de données personnelles à des fins de sécurité publique, de sûreté de l’Etat et de défense nationale. Toutefois, s’empresse de préciser Henry Ciss, « la loi 2008-11 du 25 janvier 2008 en son article 677-38 envisage cela également pour les nécessités de l’information que le juge d’instruction puisse y en faire usage, de même que l’officier de Police judiciaire dans le cadre de son enquête. » Ainsi, toute personne qui enregistre quelqu’un à son insu risquerait une peine allant de 1 à 5 ans d’emprisonnement avec une amande de 5. 000. 000 à 10. 000. 000 FCFA se conformant à l’article 431-12, 431- 22 de la loi N°2008-11. En effet, quand on est victime d’enregistrement téléphonique, il faudra, selon M. Ciss saisir la Commission des Données Personnelles (CDP) ou directement la Direction de la Police Judiciaire(DPJ-DIC) qui à une Brigade Nationale de Lutte contre la Cybercriminalité.

En effet, l’article 57 du Code des Télécommunications qui régit toutes les activités de télécommunications exercées sur le territoire sénégalais stipule : « Toute personne admise à participer à l’exécution d’un service de télécommunications qui viole le secret d’une correspondance ou qui, sans l’autorisation de l’expéditeur ou du destinataire, divulgue, publie ou utilise le contenu desdites correspondances, est punie des peines prévues par l’article 167 du Code Pénal. » En effet, le droit pénal garantit « le secret, l’intimité de la correspondance qui relève du domaine de la vie privée. »

En outre, la loi 2001-15 )du 27 décembre 2001 portant Code des Télécommunications, dans le chapitre de ses principes généraux, dispose en son article 7 que « les exploitants des réseaux de télécommunications ouverts au public et les fournisseurs au public de services de télécommunications, ainsi que les membres de leur personnel sont tenus au secret des correspondances et à la continuité de la prestation sous peine de poursuites judiciaires conformément à l’article 167 du code pénal ».(Cette partie est tirée dans le quotidien du 30 Juillet 2004).

Vide juridique

Du côté de la Commission de protection des données personnes du Sénégal(CPDP), on est bien conscient des dégâts que peuvent causer la diffusion de données à caractère personnel. Siradiou Ba, chef de la division du contentieux de la CPDP, rappelle que depuis 2008, le Sénégal s’est doté de 4 textes majeurs pour veiller sur les données personnelles. Il s’agit de la loi sur les données à caractère personnel, la loi sur la lutte contre la cybercriminalité, la transaction électronique, la société de l’information. Invoquant la loi 2008-1-2 du 25 juin 2008, M. Ba considère comme données à caractère personnel « toutes données qui permettent d’identifier une personne physique directement ou indirectement ». Autrement dit, il est formellement interdit de divulguer les données collectées, traitées et conservées d’une personne. La loi prévoit une peine de 1 à 7 ans d’emprisonnement ferme et une amande aux contrevenants sauf pour des besoins d’enquête policière. « Vous devez informer la personne de l’existence de ce moyen de collecte, de son utilisation. », renseigne-t-il. Toutefois, le chef de la division des contentieux à la CPDP, la loi reste muette sur les enregistrements clandestins contrairement aux pays développés où le législateur a prévu une sanction à ceux qui enregistrent une personne à son insu dans le but de la nuire. En France par exemple, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) a prévu un 1 an d’emprisonnement et une amende de 45 000 euros.

Ramata Ba et Daouda Gbaya

(Source : Dakar7, 7 décembre 2016)

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