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Edition imprimée et édition numérique : Les plus et les moins

vendredi 8 septembre 2017

Le séminaire de l’Association sénégalaise des éditeurs (Ase), qui se poursuit jusqu’à ce vendredi 8 septembre, au siège de l’Association des écrivains du Sénégal, s’intéresse à ce que l’édition numérique apporte ou pourrait apporter à nos éditeurs : moins de problèmes de stockage, sans parler des délais de livraison raccourcis, ou de l’impression à la demande, qui pourrait résoudre certains problèmes.

Mais encore faudrait-il régler certains détails, comme les facilités de paiement, et attention, dit quelqu’un comme Seydou Nourou Ndiaye des éditions Papyrus Afrique A, à ce que la démarche ne soit pas « élitiste », et que nous ne nous soyons pas un « éternel marché » pour l’Europe. Et pendant que certains de nos éditeurs avouent qu’ils peinent à s’en sortir, le directeur de L’Harmattan dit ne pas se « plaindre ». En début d’année, Abdoulaye Diallo lançait d’ailleurs ILP Groupe, une imprimerie qui fait dans... l’impression à la demande.

Ce n’est pas parce que sa maison d’édition, « Diaspora noires », fait dans le numérique, que Hulo Guillabert a renoncé au papier. Ce serait un mauvais calcul, ou presque. A la fois parce que le public africain tient encore à sentir cette incomparable odeur de « papier », et parce que son marché à elle, c’est surtout la diaspora. L’éditrice donnait une conférence ce mercredi 6 septembre, premier jour du séminaire organisé par l’Association sénégalaise des éditeurs (Ase), et qui se poursuit jusqu’à ce vendredi 8 septembre au siège de l’Association des écrivains du Sénégal.

On l’entendra dire, par exemple, que le numérique avait évidemment beaucoup changé à nos façons de faire : entre les liseuses capables de transporter toute une centaine de livres, et les bibliothèques numériques qui permettent de consulter tel ou tel passage d’un livre, sans avoir à l’acheter... Sans parler des nombreuses « facilités » pratiques pour les chercheurs.

Pour le directeur de L’Harmattan Sénégal, Abdoulaye Diallo, Internet a poussé les librairies et la « chaîne du livre » elle-même à « se réorganiser » : pas de problèmes de « stockage » et des dépenses en moins, plus de frais transport ni de dédouanement. Sans parler des longues attentes : « 8 semaines en bateau pour faire venir les ouvrages, et 4 semaines en avion ».

L’un des problèmes avec le numérique, c’est peut-être le paiement sur Internet, plus ou moins résolu avec la collaboration de certaines entreprises de transfert d’argent. Et si Abdoulaye Diallo dit avoir récemment « signé » avec l’une d’entre elles, Hulo Guillabert en parlait quant à elle comme d’une affaire à suivre.

Il faut aussi rappeler que le directeur de L’Harmattan Sénégal a lancé en janvier 2017 ILP Groupe (Impression Livre Partout), en partenariat avec Techniprint et l’imprimerie française SoBook. ILP Groupe fait dans « l’imprimerie à la demande, même pour un exemplaire (... ). On imprime ce qu’on nous a commandé, on se passe des espaces de stockage, des retours de livres invendus, et le pilonnage (destruction partielle ou totale des stocks d’un titre, Ndlr) n’existe plus ». Quant aux délais d’attente, ils sont « compressés : de huit semaines à 48h ».

« L’éloge de l’élitisme »

L’autre aspect, ajoute-t-il, c’est que l’impression à la demande permet aussi de « faire revivre » des ouvrages redemandés par certains lecteurs, et que l’on ne trouverait peut-être plus en rayons.

Le directeur de la maison Papyrus Afrique, Seydou Nourou Ndiaye, spécialisée dans les ouvrages en langues africaines, a surtout exprimé son « malaise », laissant entendre qu’il avait comme l’impression que l’on était plus ou moins en train de « faire l’éloge de l’élitisme », et de « copier-coller des modèles empruntés à l’Occident », sans vraiment se soucier des conditions ou du contexte. Alors que selon lui, nous n’avons pas encore « éradiqué l’analphabétisme » ; par exemple. « On parle d’imprimer 4 à 5 ouvrages à la demande, fait-il remarquer, alors qu’il nous en faudrait plusieurs milliers, si l’on veut avoir des populations instruites. » Pas question, dira-t-il, que nous soyons un « éternel marché pour l’Europe », ou que nous soyons toujours « à la remorque des autres ».

Pour l’actuelle présidente de l’Association sénégalaise des éditeurs (Aes), Aminata Sy, qui se demande aussi si la population est « vraiment prête », l’édition numérique pose un problème de « pouvoir d’achat ». Parce que les tablettes, liseuses et autres objets connectés ont un coût.

Pour Abdoulaye Diallo, « un livre reste un livre quelle que soit la forme » qu’il prend, qui dépendrait surtout du contexte. Quant au numérique, dira-t-il, c’est une « évolution naturelle », nous n’avons pas d’autre choix que de nous y « adapter », et « il n’y a pas lieu de s’inquiéter ».

Aujourd’hui, fait aussi remarquer Hulo Guillabert, le numérique a forcément « changé nos habitudes de lecture », qui sont de plus en plus liées à notre « sociabilité, à nos échanges sur Facebook ou sur les réseaux sociaux de façon générale, aux recommandations des uns ou des autres, aux titres qui circulent sur Internet », etc. Idem pour la diffusion, qui doit elle aussi beaucoup aux réseaux sociaux, quand on sait que certaines cérémonies classiques de dédicace sont (aussi) annoncées sur Facebook.

Commencer par former à l’édition numérique

On pourra toujours prendre l’exemple de la sortie de l’ouvrage « Politisez-vous », publié récemment par une dizaine de jeunes auteurs, et annoncé un peu partout sur les réseaux sociaux, puis présenté de façon plus classique ou traditionnelle lors d’une cérémonie de dédicace très courue.

Au cours de cette conférence, on a aussi entendu les quelques réserves de quelqu’un comme Souleymane Ndiaye, qui s’en est ouvert à Sud Quotidien. Venu représenter l’Organisation sénégalaise d’appui au développement (OSAD), qui fait dans l’édition d’ouvrages en langues nationales, notre interlocuteur estime que c’est le thème, sinon l’intitulé de ce séminaire lui-même (« Edition imprimée et Edition numérique : Développement et enjeux ») qui pose problème. Nous n’en sommes pas là laisse-t-il entendre, et il aurait peut-être d’abord fallu « initier les professionnels du secteur à l’édition numérique, avant de penser aux possibles enjeux » de cette « révolution ».

A cela s’ajoute selon lui que l’OSAD, comme de nombreuses maisons d’édition, fait face à un certain nombre de difficultés. « Il arrive que l’Etat nous rachète quelque chose comme 1000 exemplaires, mais dans la plupart des cas, ce sont les membres de l’OSAD eux-mêmes qui se chargent de leurs propres dépenses. Ou alors on profite de certaines occasions comme les foires, la Journée mondiale des langues nationales ou de l’alphabétisation, pour vendre quelques ouvrages ».

Le directeur de L’Harmattan Sénégal, lui, est du genre à ne pas se « plaindre », mais comme il dit, certains collègues gagnent plus que lui : ceux qui font dans l’édition scolaire par exemple. Mais disons que L’Harmattan Sénégal a pris l’option de « sortir du schéma classique de l’édition ». Nous sommes une « entreprise culturelle » dit Abdoulaye Diallo.

« L’auto- édition est un tsunami »

Au cours de cette première journée de ce séminaire, il a aussi été question de ces auteurs qui « viennent avec leur manuscrit », et qui refusent d’entendre que leur document n’est absolument pas « publiable ». Et s’ils ne se font pas publier ailleurs, ils se lancent tout simplement dans l’auto- édition. Pour la directrice de « Diasporas noires », presque résignée, l’auto- édition, c’est un peu comme un « tsunami ». Quant à certains éditeurs, ce ne serait ni plus ni moins que des « vendeurs » ou des « commerçants », donc des gens pas très regardants quant au contenu des ouvrages qu’ils éditent. Idem pour Seydou Nourou Ndiaye, qui pointe du doigt ceux-là qui « font payer les auteurs, et qui rusent avec eux ». Le directeur des éditions Papyrus Afrique plaide d’ailleurs pour un Code éthique des éditeurs.

Aujourd’hui, et nous avons fait la remarque au directeur de la maison, nous autres organes de presse recevons toutes les semaines, ou quasiment, des invitations pour l’une ou l’autre cérémonie de dédicace, et la plupart d’entre elles nous viennent de L’Harmattan Sénégal. Son secret ? « Nous éditons ». Mais encore ? Abdoulaye Diallo explique un peu la démarche à suivre quand on veut se faire publier chez lui : « Il faut nous soumettre un document soumis à évaluation par notre comité de lecture, qui regarde le contenu, fond et forme, pour voir le si texte publiable, et généralement on demande aux auteurs de faire un achat de 50 exemplaires du livre, avec une remise de 50% qui permet la pénétration du livre sur le marché. (... ) Si on n’avait pas utilisé ce modèle économique, on aurait eu beaucoup de manuscrits bons à publier, mais qu’on n’aurait jamais pu publier. » Une « forme d’auto- édition » quelque part ?

Le directeur de L’Harmattan est formel : « Ah non, loin de là ! L’auto- édition c’est le fait que les auteurs paient pour que leurs livres soient édités sans évaluation aucune. Ça veut dire qu’ils paient l’éditeur, alors que nous, à L’Harmattan Sénégal, les auteurs ne nous paient pas : ils achètent 50 exemplaires du livre. Une façon de faire participer les auteurs à la promotion de leur livre, parce que s’il fallait attendre d’avoir des fonds, ou de bénéficier d’une subvention pour pouvoir éditer, on aurait fait comme la plupart des maisons d’édition ici, et on n’aurait pas pu relancer l’édition comme c’est le cas aujourd’hui au Sénégal. »

Théodora Sy Sambou

(Source : Sud Quotidien, 8 septembre 2017)

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