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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2017 > Mars 2017 > Cameroun : Crise anglophone - Le lourd prix de la suspension d’Internet

Cameroun : Crise anglophone - Le lourd prix de la suspension d’Internet

samedi 11 mars 2017

Liberté d’expression/Censure de l’Internet

Pour stopper une révolte en réseau dans les zones frondeuses, le gouvernement a orchestré de lourdes pertes financières, des soucis logistiques et une dislocation sociale.

Le spectacle des agents de l’Etat, abandonnant leurs postes pour aller attendre Internet, a cessé. Il y a une semaine, c’est le tout Bamenda populaire qui s’amusait de ces gens en costume-cravate qui faisaient le pied de grue devant certains établissements bancaires, d’où ils repartaient généralement déçus.

Dans les banques qui ne disposent pas de réseau autonome d’accès à la toile, les opérations financières sont devenues aléatoires.

L’instant d’une paie, les fonctionnaires ont été obligés d’acheter les faveurs des vigiles, pour avoir les renseignements sur la fluidité du réseau. Vers midi, les salariés accouraient vers les guichets automatiques, quand « la connexion est bonne ».

Elle ne dure pas longtemps. Vers 14h, elle est parfois repartie. En appendice, l’activité de transfert d’argent est devenue laborieuse.

Pour toucher un mandat, il faut se rendre au guichet muni de toutes les informations fournies par l’expéditeur puis attendre qu’on les vérifie au téléphone avant d’espérer être payé.

Depuis le mardi 17 janvier 2017, le gouvernement a ordonné la coupure d’Internet dans les régions anglophones. Devant la « médiacratie » montante, la Ministre des Postes et Télécommunications a coupé la fourniture : le réseau ne passe plus.

Selon les utilisateurs, la mesure a déjà coûté des milliards aux entrepreneurs locaux. Les activités directement liées à l’existence d’Internet ont disparu.

Comme les cybercafés. Avant cette date, George T. Akem gérait un cyberespace sur la Commercial avenue, dans lequel il employait deux jeunes gens. Non seulement il s’est séparé des employés mais l’infrastructure ne sert plus à rien.

Six semaines que ses 17 ordinateurs ne fonctionnent plus et qu’il faut pourtant assurer les charges. « L’époque où les gens se rendaient dans les cyber pour traiter les textes est révolue.

Nos clients venaient surtout faire des recherches sur les opportunités d’inscription ou de voyage à l’étranger.

De temps à autre, ils participaient aux loteries que nous relayons », explique le quadragénaire. Pour survivre, il doit se rabattre dans ses champs, hors de la ville. D’autres ont manqué de relais et ont fermé.

Ouverts sur l’international

Les passants remarquent à peine que Bamenda est une ville d’extravertis. La plupart des organismes qui ont pignon sur rue portent toujours « International ». Une manière de magnifier cette tendance permanente à l’exil, vers la Grande Bretagne ou les Etats Unis.

Les couper des leurs qui s’y trouvent, c’est inaugurer l’ère de la disette chez certains, qui vivent des transferts quotidiens de fonds. « Le gouvernement a choisi de plomber l’économie de cette région.

A l’heure de l’économie numérique, cette coupure d’Internet paralyse les nombreuses start-up qui se mettaient en place dans cette région.

Avec une bonne idée, un ordinateur et une connexion Internet, des enfants disaient déjà être capables de conquérir le monde », regrette un enseignant de l’Enset de Bambili.

Des enfants qui, fatigués d’attendre le retour de la connexion, ont aujourd’hui déménagé, parfois vers le Nigéria voisin.

Les journalistes ne sont pas en reste. De nombreux confrères, correspondants des médias nationaux et internationaux ne sont plus en mesure de répondre à temps aux contraintes imposées par l’information fraîche. Ils se tournent les pousses, quand ils ne mettent pas leur temps au service des lobbies en conflit.

Correspondant de la chaîne anglaise de radio Bbc, Frédéric Takang confie qu’il se rend régulièrement dans la localité de Babadjou, à l’entrée de la région de l’Ouest, pour satisfaire ses besoins en Internet.

« Une fois tous les deux ou trois jours, je me rends sur les collines pour capter les pertes de réseau. De la sorte, j’arrive à répondre à mes interlocuteurs et à satisfaire certaines sollicitations.

Mais les batteries de téléphone ne sont plus résistantes », témoigne-t-il. Cela coûte. De plus, la coupure d’Internet est allée chez certains d’entre eux, avec une perturbation ciblée du réseau téléphonique.

Il y a ainsi des jours entiers où les téléphones des journalistes classés comme distants vis-à-vis du régime sonnent dans le vide.

Réseaux sociaux

Elèves et étudiants paient aussi leur tribut de cette suspension. Les recherches complémentaires, utiles pour suppléer des enseignements inaccessibles ou insuffisants ne sont plus possibles. Le rétablissement d’Internet figure parmi les mesures exigées par tous ceux qui parlent de la réouverture des écoles avec le gouvernement.

Mais au-delà de tous, il reste les utilisateurs des réseaux sociaux. Les activistes sécessionnistes et fédéralistes ont largement utilisé Facebook et WhatsApp pour communiquer.

Des groupes très actifs sont nés autour de la question du retour à l’Etat fédéral. Mais ces médias restent surtout le moyen par excellence utilisé pour avoir accès au monde de l’information. 70% des personnes interrogées dans le Nord-Ouest sont convaincus que les médias classiques (télé, radio et presse écrite ...) ne disent pas la vérité.

La goutte d’eau qui a débordé le vase, selon l’ancien ministre Peter Abety, devenu Pca du Cameroon Gce Board, est cette ruée de jeunes conditionnée au soir des dernières négociations de Bamenda par un post sur WhatsApp.

Dans ce dernier, un informateur laissait penser que les leaders syndicaux avaient été séquestrés par le gouvernement et qu’on les obligeait à signer la levée du mot d’ordre de grève. Internet coupé, les grévistes et leurs conseillers se sont rabattus sur les SMS. Pertes financières, soucis logistiques, dislocation sociale assumées, c’est l’avenir du numérique au Cameroun qui prend un sérieux coup.

Les connaisseurs rappellent qu’un jeune lycéen de la région, Collins Nji, a récemment retenu l’attention des internautes, en devenant à juste 17 ans le premier Africain lauréat du concours Google Code, qui s’est déroulé de novembre 2016 à la mi-janvier 2017.

(Source : Camer, 11 mars 2017)

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