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Avec le gel des fonds de l’Afrinic, un danger plane sur la stabilité et la disponibilité de l’Internet en Afrique

jeudi 5 août 2021

Fermez les yeux et imaginez que vous allez à votre banque pour procéder à un retrait de fonds et que votre banque vous dise qu’elle ne peut pas le faire parce qu’il y a un problème de réseau. Ou encore, imaginez que vous ne pouvez envoyer un mail, accéder à vos réseaux sociaux et encore moins accéder à l’Internet durant seulement une journée. Ce n’est pas le scénario souhaité, c’est encore loin d’arriver, mais le risque est bien réel en Afrique. Chez spécialistes et experts de l’Internet, la question est prise au sérieux, le danger plane et interpelle de nombreux décideurs africains du domaine.

En effet, le 23 juillet 2021, l’une des banques d’Afrinic, le registre Internet pour l’Afrique et l’Océan Indien, a informé l’organisation qu’elle avait reçu et fait appliquer une décision de justice de geler 50 millions USD sur les comptes d’AFRINIC.

C’est la Cour suprême de l’île Maurice qui a ainsi ordonné le gel temporaire des comptes bancaires de l’AFRINIC suite à un litige entre l’AFRINIC et l’un de ses membres ressources, Cloud Innovation Ltd.

L’origine de l’affaire

Au cœur du différend entre les deux organisations, la confiscation par Afrinic de plus de 6 millions d’adresses IP, d’une valeur estimée à 1,8 milliard de dollars, auprès de ce fournisseur de services réseau. Afrinic avait en effet attribué plusieurs stocks d’adresses IP en plusieurs tranches à Cloud Innovation il y a plusieurs années.

Déjà à l’époque, l’allocation de ces stocks d’adresses IP avait fait jaser et donné lieu à des échanges animés sur les listes de diffusion d’Afrinic en raison de sa taille.

L’allocation de ces blocks d’adresses à IP Cloud Innovation est restée controversée, parce qu’une grande partie de ces adresses est utilisée en Chine et non en Afrique. D’où la volonté d’Afrinic de reprendre le contrôle de ces adresses IP parce que, bien qu’enregistrée aux Seychelles, Cloud Innovation travaille en collaboration avec une société de Hong Kong appelée Larus Limited, rapporte des médias spécialisés.

Après des échanges de correspondances, le 07 juillet 2021 Afrinic décide de résilier l’adhésion de Cloud Innovation et de saisir ses adresses IP. Cloud Innovation ne se laisse pas faire et engage également des actions judiciaires, notamment une injonction urgente contre Afrinic pour empêcher le registre Internet de confisquer ses adresses IP, ce qui lui est accordé le 13 juillet 2021. Le 15 juillet 2021, Afrinic rétabli l’adhésion de Cloud Innovation et restaure ses blocs d’adresses IP.

Seulement, Cloud Innovation qui est dirigé par un Chinois n’en reste pas là. L’entreprise porte plainte et demande des dommages-intérêts contre Afrinic. C’est ainsi que le 23 juillet, Afrinic reçoit une ordonnance de saisie-arrêt lui permettant de saisir jusqu’à 50 millions de dollars (740 millions de rands) sur les comptes bancaires du registre, le temps que la procédure suive son cours et trouve une issue.

Selon la société, sa demande de dommages et intérêts concerne « une résiliation illégale et des actes et actions illégaux contre Cloud Innovation ». Car pour Lu Heng, le fondateur de Cloud Innovation, il n’y avait rien d’anormal dans l’attribution de leurs blocs d’adresses IP.

Il ajoute également qu’au moment de l’attribution de ces adresses, rien dans les politiques d’Afrinic ne limitait l’endroit et la manière dont les adresses IP devaient être utilisées.

Selon MyBroadBand, le tribunal a accordé l’ordonnance de saisie en faveur de Cloud Innovation en utilisant la formulation « à ses risques et périls ». Ce qui signifie que le tribunal a rendu l’ordonnance sur la base des informations fournies et si Cloud Innovation exécute l’ordonnance, il le fait à ses propres risques. Car si Afrinic choisit de contre-attaquer en dommages-intérêts en raison de l’ordonnance de saisie-arrêt, ce serait donc aux risques et périls de Cloud Innovation.

La réaction d’Afrinic et les possibles impacts

Pour Eddy Kayihura, le CEO d’ AFRINIC, les documents présentés par la banque ayant gelé ces fonds font état d’une dette de 50 millions de dollars Us qu’AFRINIC aurait contractée. L’organisation indique que ce gel n’a affecté que les sorties de fonds et espère en savoir plus dans les prochains jours, lorsque les documents seront dûment signifiés à Afrinic.

D’après le CEO d’Afrinic, après le gel de ces fonds tous les services de l’AFRINIC se poursuivent normalement. « Nous ne prévoyons aucune interruption de service ni aucune baisse de la qualité du service », a tenu à préciser Eddy Kayihura dans une communication postée sur le site web de l’institution.

Tout comme le CEO relève que l’ordre de gel est arrivé après jour de paie et que les salaires avaient déjà été traités, en dehors de ceux de trois personnes. Selon Eddy Kayihura, la procédure de gel utilisée par le demandeur est une procédure normale acceptée dans de nombreuses juridictions et vise à protéger les créanciers et à garantir que le débiteur ne se soustraira pas au paiement lorsqu’il aura connaissance d’une créance à son encontre. « Il s’agit toutefois d’un mécanisme temporaire qui permet à la justice de fonctionner dans un environnement sûr jusqu’à ce qu’une décision soit prise par le tribunal », indique le patron d’Afrinic qui reconnaît tout de même qu’ « une telle situation sera difficile à maintenir à long terme et nous prenons toutes les mesures possibles pour y remédier ».

L’Afrinic et son rôle

L’African Network Information Centre (AFRINIC) est une organisation à but non lucratif et à base de membres, enregistrée et opérant sous le cadre juridique des entreprises de Maurice.

En tant que registre Internet régional (RIR) pour l’Afrique et la région de l’océan Indien, AFRINIC est responsable de la distribution et de la gestion des ressources de numéros Internet constituées de l’espace d’adressage IP (Internet Protocol) (IPv4 et IPv6) et des numéros de système autonome (ASNs).

La mission d’AFRINIC est de servir la communauté africaine en fournissant une gestion professionnelle et efficace de la technologie numérique d’internet tout en promouvant l’utilisation, la croissance et l’autonomie de l’internet.

Plus concrètement, voici le rôle de l’Afrinic expliquée par son CEO, Eddy Kayihura :

« Pour expliquer ce que fait un registre, laissez-moi prendre un peu de recul et vous montrer comment cela se passe lorsque vous allez sur internet. Vous allumez votre téléphone ou votre ordinateur et vous allez visiter un site web. Mais vous devez avoir une adresse. Et l’endroit où vous allez doit aussi avoir une adresse.

Sur les cinq Regional Internet Registries (ou RIR), AFRINIC est le dernier à avoir été mis en place. Nous avons ARIN en Amérique du Nord, RIPENCC en Europe, APNIC en Asie et Pacifique, ainsi que LACNIC en Amérique latine.

Parce que nous sommes arrivés derniers, la part des ressources que nous gérons est également plus petite et elle est juste en dessous de 6 % des ressources mondiales. Actuellement, nous avons plus de 1900 membres et nous sommes sur la bonne voie pour franchir la barre des 2000 membres cette année.

Certains de nos membres sont des fournisseurs de services Internet, des fournisseurs de centres de données, des universités, des gouvernements, des banques et toute personne ayant besoin d’un bloc d’adresses dans l’espace numérique. Le processus d’attribution est le suivant : un membre potentiel vient nous voir, remplit des formulaires, demande et justifie le besoin et après une évaluation appropriée, nous lui fournissons des ressources conformément à la disponibilité et aux politiques actuelles.

Par ailleurs, AFRINIC est une société privée à responsabilité limitée par garantie, une organisation à but non lucratif.

Les membres ressources élisent les 8 membres du conseil d’administration et une fois élus, ces personnes ainsi que moi-même, nous devenons les membres enregistrés d’AFRINIC aux fins de la loi sur les sociétés locales et de ses statuts.

Les frais que paient certains membres vont d’environ 38 400 dollars Us par an pour les plus gros comptes, à 100 dollars US pour certaines universités. Nous avons également des membres qui ne nous paient rien car ils sont considérés comme une infrastructure critique pour Internet.

En tant que registre, nous sommes également impliqués dans la sécurité du routage Internet, car nous déterminons l’identité du réseau ou de la route. »

A travers cette explication, l’on comprend aisément que les services de près de 2000 membres pourraient être impactés négativement si Afrinic arrêtait ses activités. Et pas n’importe quel membre ! Car comme l’indique bien le CEO, ils sont fournisseurs de services Internet, fournisseurs de centres de données, universités, gouvernements, banques et de nombreux particuliers qui utilisent des blocs d’adresses IP dans l’espace numérique en Afrique. Tout récemment d’ailleurs, la Béac a rejoint cette organisation comme membre.

« L’impact pourrait être désastreux »

L’optimisme d’Eddy Kayihura sur la stabilité des activités d’Afrinic n’est tout de même pas partagé par tous. Car l’impact pourrait être désastreux non seulement pour des millions d’Africains, mais également pour les entreprises et organisations du monde qui ont des services, des biens ou produits en lien avec l’Afrique. De nombreux messages publiés par les organismes proches d’Afrinic et par ses partenaires l’attestent. Déjà, ces organismes soutiennent Afrinic dans cette bataille juridique.

Un soutien de poids étant celui de l’Internet Society, préoccupée par cette situation. Cette organisation mondiale qui soutient et promeut le développement de l’Internet en tant qu’infrastructure technique mondiale, ressource pour enrichir la vie des populations et qui œuvre pour que l’Internet soit ouvert, connecté au niveau mondial, sécurisé et digne de confiance, a publié un communiqué alarmant à ce sujet, ce 03 août 2019.

L’Internet Society qui suit donc cette situation de près se dit fortement préoccupée par le fait que toute interruption des opérations de l’AFRINIC due à un litige pourrait avoir un impact négatif important non seulement sur la stabilité du registre Internet africain, mais aussi sur les milliards de personnes qui utilisent l’Internet dans le monde. « AFRINIC exploite un certain nombre de services qui sont essentiels au fonctionnement et à la sécurité de l’Internet dans le monde. Toute déstabilisation d’AFRINIC aura donc un effet d’entraînement non seulement sur l’Internet en Afrique, mais partout ailleurs. L’AFRINIC gère également des ressources pour les opérateurs Internet africains et toute perturbation des opérations, même pour une durée limitée, pourrait avoir un impact sur plus de 452 millions d’utilisateurs Internet africains », prévient l’Internet Society.

Pour cette organisation internationale, « les effets sociaux et économiques à court et long terme d’un tel résultat sur les nations africaines, à un moment où l’Internet est devenu une bouée de sauvetage face à la pandémie de COVID-19, seraient préjudiciables aux efforts de redressement ». « Nous demandons donc instamment à toutes les autorités et parties concernées de prendre en considération la gravité de la situation et de traiter la question avec le plus grand soin afin d’éviter ou de limiter tout préjudice à l’Internet en Afrique et au-delà », plaide l’Internet Society.

Autre organisation ayant tiré la sonnette d’alarme, l’association tanzanienne des fournisseurs d’accès Internet, la Tispa. Elle rappelle que l’AFRINIC est la source principale faisant autorité sur les délégations d’adresses IP et d’ASN effectuées. « Pour rendre ces informations disponibles, l’AFRINIC exploite des serveurs dans différents endroits, où il doit payer pour des services tels que la colocation (de l’équipement) et la connectivité Internet – pour rendre les services disponibles au niveau mondial. Nous sommes préoccupés par le fait que si les comptes bancaires d’AFRINIC sont gelés et que l’AFRINIC ne peut pas effectuer les paiements pour ces services – ou d’ailleurs pour son propre personnel pour maintenir, gérer et surveiller ces services – alors des services critiques pourraient être indisponibles », prévient la Tispa qui invite les parties à rapidement trouver un accord.

Inquiétude en Afrique du Sud et en RDC

En Afrique du Sud également, l’inquiétude des fournisseurs d’accès Internet est réelle. L’ISPA (Internet Service Providers’ Association NPC), leur association, a indiqué que tous ses membres ainsi que tous les internautes sud-africains comptent sur les ressources administrées par l’AFRINIC pour pouvoir se connecter à l’Internet et faire des affaires en ligne.

« L’ISPA note avec une grande inquiétude les récents développements relatifs à un litige entre l’AFRINIC et Cloud Innovation Ltd, dont l’une des conséquences est le gel du compte bancaire de l’AFRINIC. Étant donné que cette affaire fait maintenant l’objet d’une procédure judiciaire, il incombe aux tribunaux mauriciens de veiller à la résolution rapide de la situation, et il faut laisser ce processus juridique suivre son cours », indique l’association dans un communiqué.

L’ISPA souligne l’importance de permettre à l’AFRINIC de continuer à remplir son rôle de seul administrateur délégué des ressources Internet essentielles pour la région africaine pendant que la procédure judiciaire suit son cours. « Nous demandons instamment à toutes les parties au litige et aux autorités juridiques compétentes de prendre en considération l’impact potentiel sur les sociétés Internet et les utilisateurs d’Internet en Afrique si l’AFRINIC n’est pas en mesure de continuer à remplir ses fonctions pour une raison quelconque », prévient l’ISPA

Même son de cloche en RDC où l’ISPA-DRC (Internet Service Provider Association-Democratic république of Congo) dont tous les membres sont détenteurs des ressources Internet administrées par AFRINIC s’inquiète du gel des comptes bancaires d’AFRINIC. L’inquiétude de ISPA-DRC se situe au niveau de la durée probable de ce gel. Pour elle, si jamais cette décision perdure, AFRNIC serait dans l’impossibilité de rendre service aux milliers d’Internautes du continent Africain et l’Océan indien, faute de moyens de son fonctionnement.

D’où l’appel de l’ISPA-DRC, « loin d’entraver la procédure judiciaire en cours, ISPA-DRC rappelle au respect du principe de continuité de service universel prôné dans le domaine des télécommunications, en demandant que le compte d’AFRINIC soient dégeler afin de permettre à ce dernier de continuer à fonctionner pour rendre services aux milliers d’internautes du continent africain et de l’océan indien. Faire le contraire serait insoler tout un continent au reste du monde. »

Les membres de la communauté REN qui regroupe trois groupes (L’ASREN, l’Alliance UbuntuNet et le WACREN) et sont les réseaux régionaux de recherche et d’éducation qui interconnectent les réseaux nationaux de recherche et d’éducation (NREN) à travers le continent (Afrique du Nord, Afrique orientale et australe, Afrique occidentale et centrale) ont également publié un communiqué.

Si dans leur communiqué ils rappellent leur prédiction il y a quelques, ils soutiennent l’Afrinic dans cette affaire. « Il y a plusieurs années, les membres de la communauté REN ont exprimé leurs inquiétudes quant à un risque pour l’AFRINIC, lorsqu’un membre ressource a déclaré publiquement que l’AFRINIC fera faillite si elle ose envisager de récupérer des ressources qui, selon de nombreux membres, ont été attribuées à tort, ou du moins n’ont pas été utilisées comme initialement indiqué. Il a été, à l’époque, recommandé d’aborder sérieusement cette question. Et voilà, nous y sommes », rappellent-ils.

« Quoi qu’il en soit : la situation actuelle est très grave et notre communauté et les amis de la communauté Internet africaine doivent se serrer les coudes et lutter contre ceux qui veulent détruire et enterrer l’AFRINIC. Oui, il y a des choses à améliorer à l’AFRINIC. Mais, dans cette situation critique, nous demandons instamment à tous de rester debout et de soutenir le conseil d’administration et la direction de notre organisation. Nous disons non à toute tentative de transférer la gestion des ressources en numéros Internet attribuées à l’Afrique à une autre organisation », écrit la communauté REN qui, en tant que représentants de la communauté africaine des REN, exprime son soutien total au conseil d’administration et à la direction d’AFRINIC tout en invitant tous les Africains et les amis de l’Afrique à faire de même.

Les membres de la communauté Internet en Afrique ont donc les yeux rivés sur Maurice où cette affaire est en cours et craignent que le pire ne se produise. Au détriment des utilisateurs africains de l’Internet.

Beaugas Orain Djoyum

(Source : DIGTAL Business Africa, 5 août 2021)

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INTERNET EN CHIFFRES

- Bande passante internationale : 172 Gbps
- 4 FAI (Orange, Arc Télécom, Waw Télécom et Africa Access)
- 15 418 058 abonnés Internet

  • 15 064 336 abonnés 2G+3G+4G (97,72%)
    • 2G : 21,30%
    • 3G : 39,18%
    • 4G : 39,52%
  • 195 457 abonnés ADSL/Fibre (1,28%)
  • 156 129 clés et box Internet (1,00% )
  • 2 136 abonnés aux 4 FAI (0,02%)
  • Internet fixe : 1,28%
  • Internet mobile : 98,72%

- Liaisons louées : 4 131

- Taux de pénétration des services Internet : 92,29%

(ARTP, 30 juin 2021)

- 9 749 527 utilisateurs
- Taux de pénétration : 58,20%

(Internet World Stats 31 décembre 2018)

- 6693 noms de domaine actifs en .sn

(NIC Sénégal, avril 2020)

TÉLÉPHONIE EN CHIFFRES


Téléphonie fixe

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- Taux de pénétration : 1,51%

(ARTP, 30 juin 2021)


Téléphonie mobile

- 3 opérateurs (Orange, Free et Expresso)
- 19 667 613 abonnés
- Taux de pénétration : 117,73%

(ARTP, 30 juin 2021)

FACEBOOK

3 900 000 utilisateurs

Taux de pénétration : 23%

- Facebook : 3,2 millions

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(Hootsuite, Février 2021)