twitter facebook rss
Imprimer Texte plus petit Texte plus grand

Amadou Top sur la transition de l’analogique vers le numérique : ’’Si le Sénégal ne laisse pas passer sa chance...’’

mercredi 4 décembre 2013

Expert informaticien connu et reconnu, Amadou Top a été nommé, par décret présidentiel, à la tête du Comité de pilotage de la transition de l’analogique au numérique (COMTAN). Pour ce pionnier de l’Informatique au Sénégal, qui ne fait pas mine d’avoir soufflé 67 bougies, ce passage est une formidable occasion pour le Sénégal d’engager des réformes dans le secteur des télécommunications en général. Et si l’aspect le plus saillant qui attire les attentions et nourrit les passions demeure l’audiovisuel, ce n’est là que la face visible de l’iceberg. Les enjeux sont en effet si énormes qu’ils traversent pratiquement tous les secteurs de la vie économique, des télécommunications à la gestion des collectivités locales, l’Emploi des jeunes, la Formation etc. Immersion avec Amadou Top dans un secteur que peu de sénégalais connaissent, mais qui regorge de potentialités insoupçonnées.

Vous venez d’être nommé par décret à la tête du Comité de pilotage de la Transition de l’analogique au numérique, quel va précisément être votre rôle ?

Le président de la République, Macky Sall, m’a fait l’honneur de me demander de diriger le Comité de pilotage de la transition de l’analogique vers le numérique (COMTAN). Je l’en remercie beaucoup, parce que c’est une marque de confiance. Ce comité de pilotage de la transition de l’analogique vers le numérique vient compléter un travail qui est mené depuis un certain temps, avec un Comité national sur le numérique qui a bien travaillé ces dernières années et qui a rendu ses conclusions. Aujourd’hui, il faut passer à la phase de mise en œuvre de ces conclusions-là. Et il se trouve que le président de la République, tout en se félicitant du travail fait par ce comité-là, a considéré qu’il fallait aller plus loin que les recommandations qui ont été faites, estimant que le passage de l’analogique au numérique présentait plusieurs aspects.

L’un des aspects, c’est que nous allons aller d’émissions de télévision en analogique à des émissions de télévision en numérique. La particularité de cela, c’est que ce basculement va libérer un certain nombre de fréquences réutilisables. (…). En analogique, il faut un canal par chaîne alors qu’en numérique sur un canal, on peut mettre huit chaînes de télévision. Nous allons pouvoir disposer d’une quarantaine ou cinquantaine de chaînes. (...) Donc, on a énormément de possibilités qui s’ouvrent avec cette nouvelle disposition. Notre pays a là une opportunité de faire un bond en avant. Il faut aussi souligner que ce n’est pas un programme uniquement sénégalais. C’est un programme mondial, piloté par l’Union internationale de télécommunications (UIT) basée à Genève, qui a avalisé un accord mondial entre les pays, en 2006, pour que tous, à l’horizon du 17 juin 2015, finissent le basculement de l’analogique vers le numérique.

Cela veut dire aussi que les enjeux sont énormes et la bataille va sans doute être rude autour de ces fréquences.

La bataille va être moins importante parce qu’il sera plus facile d’accéder à des fréquences pour pouvoir utiliser les chaînes. Mais ce qu’il va y avoir de nouveau, c’est qu’au lieu de laisser chaque opérateur mener comme aujourd’hui toutes les entreprises qu’il faut pour arriver à faire fonctionner sa chaîne, depuis la production, le mixage jusqu’au transport et l’arrivée à l’utilisateur final, il n’aura plus qu’à produire ses programmes puis les passer par une structure mutualisée qui va faire le multiplexage et mettre aux normes les différents éléments qui viendront des différentes télévisions, avant de les transporter suivant des normes bien définies vers les utilisateurs.

Le passage au numérique a donc un avantage majeur pour les opérateurs de télévision qui n’auront plus besoin de mettre en place leurs propres infrastructures qui sont très coûteuses, parce qu’il leur faut des points hauts, notamment des mats pour les antennes, des relais. Il leur faut transporter les signaux à travers le pays, faire fonctionner ces relais-là, souvent sans disposer de l’électricité en continu. Ce qui nécessite des générateurs électriques. Or, aujourd’hui, ce que nous voulons faire, c’est mutualiser la totalité de la prise en charge, depuis le multiplexage jusqu’au transport.

Toute la chaîne donc

Effectivement, il s’agira de prendre en charge toute la chaîne.

Mais qui va le faire ? Avec quelles ressources humaines ?

Les ressources humaines existent, parce qu’aujourd’hui, ce travail est réalisé chez les différents diffuseurs par des Sénégalais, qui pourront prendre le relais une fois qu’on aura bâti la structure. Cette structure n’est pas difficile à mettre en œuvre. Il faut construire un backbone en fibre optique pour le transport primaire. Il faut bâtir un ensemble de relais à travers le pays ; aujourd’hui, si vous prenez les différentes chaînes de télévision, il y en a qui couvrent la région du Cap-Vert, il y en a qui couvrent la totalité du pays, nous allons pouvoir récupérer tous les points hauts qu’ils ont et il suffit seulement de changer les antennes pour pouvoir les utiliser.

Il va y avoir une période transitoire pendant laquelle nous n’aurons pas encore fini de passer au numérique, mais nous ne pouvons pas empêcher les citoyens d’accéder aux émissions des télévisions. Ce sera une période transitoire, qu’on appelle le cybercast, où on va émettre en analogique mais également en numérique. Ce sera une période de quelques mois, le temps qu’on bascule au numérique. Les opérateurs de télévision seront parmi les mieux lotis, parce qu’ils auront beaucoup moins de dépenses à faire dans ce cadre-là.

A propos de dépenses justement, tout cela a bien un coût, qui va payer la note ?

Évidemment les opérateurs participeront eux-mêmes aux frais. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux passent par des satellites pour envoyer leurs signaux, ils payent très cher. Jusqu’à 30 millions de francs Cfa pour certains pour passer leurs signaux aux Etats-Unis, en Europe etc. Ensuite, ce que nous allons changer, ce sera pour certaines familles qui ont des téléviseurs obsolètes qui datent de très longtemps et qui ne pourront pas être numérisées ; ceux-là, il faudra les sortir du circuit. Tous les autres téléviseurs seront maintenus, mais il faudra leur adjoindre un récepteur qui s’appelle un cetobox, un petit appareil qui sert vraiment de modulateur.

Il ne coûte pas très cher et l’État examinera avec les populations la meilleure formule pour assister les familles les plus pauvres... Il faut dire que ces appareils ne coûtent pas trop cher, entre 20 et 25 000 F Cfa. Par contre, l’infrastructure elle-même va coûter de l’argent et l’État va s’arranger pour trouver un partenaire stratégique national ou étranger, ou par la combinaison des deux, qui va construire les infrastructures en sachant que déjà une partie de l’infrastructure existe. L’État dispose de son réseau voies et données qui était en fibre optique. Il dispose de toutes les infrastructures de la RTS (Radiodiffusion Télévision du Sénégal) qui lui appartiennent, donc, il y aura très peu de choses à faire pour compléter la couverture nationale de cette nouvelle télévision.

Cela fait-il partie de vos prérogatives ?

Cela fait partie de nos prérogatives. Nous devons réfléchir à la manière de le faire et nous proposerons à l’État une formule et c’est à l’État d’approuver cette formule-là et de prendre les dispositions pour l’appliquer.

Beaucoup de passion entoure ce basculement annoncé, quels sont les vrais enjeux, surtout sur le plan financier ?

Les enjeux financiers sont certes importants. Mais il y a eu beaucoup de mésententes d’incompréhensions au départ, parce qu’il y a eu par le passé un Comité national du numérique qui a travaillé et qui a rendu ses conclusions. Les membres de ce comité ont pensé qu’ils allaient prendre le relais pour la suite et que ce serait naturellement eux qui feraient le reste. Or, il se trouve que le Président (Macky Sall), en regardant de très près les conclusions du comité national, a remarqué qu’une de ses préoccupations n’avait pas été prise en compte ; il s’agit de la création d’emplois.

Comment ce processus pouvait ne pas s’arrêter à passer de l’analogique au numérique pour les téléviseurs, bien que dans ce processus-là on crée des emplois ? Nous, nous avons pensé qu’il faudrait qu’un certain nombre d’entreprises de création de contenus soient mises en place. Des gens qui vont faire des documentaires, des reportages, des téléfilms et qui les mettront à la disposition des télédiffuseurs, car si vous observez bien, les télédiffuseurs ont beaucoup de difficultés à meubler leurs programmes. Ils sont obligés d’aller chercher des produits étrangers pour les meubler, parce que ce n’est pas facile quand même, ils font tout pour prendre en charge la chaîne de valeurs...

La deuxième chose, c’est que les télévisions numériques vont venir avec d’autres modes de fonctionnement notamment avec ce qu’on appelle la télévision à la demande. Cela signifie qu’on peut se passer des programmes directs et avoir accès à une base de données de films où vous pouvez acheter des films, des documentaires ou des reportages et travailler avec à distance. C’est là un des mécanismes que vous pourrez avoir. L’autre mécanisme, c’est que les télévisions numériques pourront potentiellement être connectées à internet et permettre la diffusion d’autres programmes notamment du e-commerce, etc. qui seront tous des programmes générateurs d’emplois pour d’autres secteurs d’activités.

N’empêche, des acteurs dans le domaine des télécommunications et des médias ont pensé que vous leur avez arraché ce qui leur revenait de droit ?

Non, d’abord ils n’ont pas encore vu ce qu’on veut faire. Ils ne savent pas ce qu’on veut faire. Ils n’ont pas encore connaissance de notre feuille de route...

L’Agence de régulation des télécommunications et postes (ARTP) par exemple ne semble pas apprécier...

(Il coupe) Écoutez, je ne peux pas dire exactement qui il y avait derrière parce que l’ARTP en tant que telle n’a pas signé un document disant qu’elle était opposée. Par contre, il y a M. El Hadji Ndiaye qui lui personnellement a fait des déclarations pour dire qu’il était opposé. Mais très sincèrement, je pense que c’est parce que nous n’avons pas encore eu le temps de discuter, pour lui expliquer les choses. Je lui ai d’ailleurs demandé une rencontre pour pouvoir discuter de tout cela avec lui pour qu’il voie les avantages en tant que télédiffuseur dans ce que nous projetons de faire. Maintenant, indépendamment de la télévision et de toutes nouvelles possibilités qu’il offre parmi les emplois qui vont être créés, il va y avoir des téléviseurs qui seront obsolètes. Il va falloir les recycler.

Nous avons un certain nombre de gens qui sont dans la réparation classique de téléviseurs, nous allons les former, les mettre en GIE et puis leur donner les conditions d’un recyclage plus professionnel, plus propre, moins dangereux pour eux. Cela également va générer des emplois. Pour mettre à niveau les téléviseurs, il faudra aller dans chaque foyer installer des set-top box. Et ces récepteurs-là seront installés partout sauf pour les télévisions de dernière génération qui ont un tunner intégré. C’est donc un travail qui va revenir à des jeunes qui auront ainsi un emploi après la formation (…). Des gens vont être formés pour aller faire l’alignement des antennes domiciliaires sur les émetteurs. Ensuite, on va passer d’une dizaine de programmes à une cinquantaine ou une centaine de programmes si on y ajoute les bouquets. Il va falloir, de nouveau, que les gens apprennent à faire les recherches sur leurs téléviseurs. Donc il va y avoir création d’emplois.

Vous estimez à combien le nombre d’emplois qui vont être créés ?

Rien que dans le secteur de la télévision, pour le passage de l’analogie au numérique, il y aura facilement 10 mille ou 15 mille emplois temporaires ou induits... Maintenant, pour ce qu’on appelle la dividende numérique, il y a des fréquences qui vont être libérées. Et ce sont des fréquences qui sont dans les ultra hautes fréquences, les UHF ou les très hautes fréquences, les VHF. Ce sont des fréquences qui sont recherchées en matière de télécommunications pour offrir la transmission de données à haut débit. Aujourd’hui les opérateurs de télécommunications opèrent sur les fréquences 900 méga hertz ou 1800 méga hertz.

Ils préfèrent opérer sur la première fréquence citée parce qu’avec les 900 méga hertz, ils ont besoin de moins d’émetteurs pour les cellules utilisées pour la réception alors qu’il leur faut plus d’émetteurs sur les 1 800. Cela coûte donc beaucoup plus cher. Par contre, si on vient dans les zones de fréquences qui vont être libérées, on est dans les zones de 800, 700 et même 600 méga hertz. Et là, ce sont des zones qui ont cette particularité d’avoir des pénétrations très fortes qui peuvent aller loin et qui peuvent avoir des connexions à très haut débit. La libération de ces fréquences va donc permettre de faire de l’internet à très haut débit. Cela crée une autre dynamique.

Mais là, vous êtes sur le territoire bien glissant des opérateurs de télécommunications comme la Sonatel...

On est sur le territoire des opérateurs de télécommunications. Mais comme vous avez pu le remarquer, ces derniers ne couvrent pas tout le pays avec les technologies les plus avancées. Ils vont là où il y a des revenus. Ils ne vont pas aller dans les petits bourgs parce qu’il n y a pas assez de revenus. Alors que l’État lui, a l’obligation d’amener le même service partout avec la même qualité. En plus de cela, le dispositif que nous imaginons et que le président de la République veut mettre en place, il y a ceci de particulier qu’on veut dématérialiser les procédures administratives. Parce que l’essentiel des relations entre le citoyen et l’administration est constitué de documents d’informations à collecter, etc. C’est sur du papier et il faut se déplacer pour y avoir accès. Si on dématérialise cela, c’est-à-dire on lui donne la possibilité d’être accessible à distance, c’est un bénéficie très net pour le citoyen. Mais c’est également la possibilité pour l’État de se moderniser et d’être plus efficient.

En dématérialisant, nous allons pouvoir créer beaucoup d’applications qui permettent aux citoyens d’accéder à ces informations-là. Qui va développer ces applications-là ?

Eh bien, ce sont des jeunes développeurs, sortis en grand nombre des universités, des centres de formations et qui pour l’heure n’ont pas de travail, qui vont s’en charger. Donc ils vont avoir un travail précis de développement et ils auront des marchés. En plus de cela, comme vous aviez pu le suivre par le passé, nous avions créé 18 mille télécentres. Dans chaque télécentre, il y avait 2 ou 3 personnes. C’était beaucoup d’emplois. Avec l’arrivée du téléphone cellulaire, les télécentres ont disparu. D’autres ont essayé avec les cybercafés mais cela n’a pas marché, parce que la concurrence qui devait s’exercer normalement pour que les prix des connexions soient le plus bas possible n’a pas marché. Dans le dispositif que nous voulons mettre en place, nous voulons qu’il y ait dans tout le pays des centres de connexion mais aussi des services électroniques qui seront mis à la disposition des entreprises, des services et des populations.

Ils seront gérés par l’État ?

Non, ils seront gérés par des individus mais ils auront un niveau de qualification assez élevé. Dans une structure de ce type, on peut avoir un étudiant diplômé qui peut faire de la Comptabilité, de la Gestion, de la Paie pour les entreprises qui sont tout autour et qui ont trois, cinq ou dix agents et à qui ça coûtait beaucoup de le faire. Ils auront besoin d’un juriste qui sera un conseil pour eux. Ils auront besoin probablement de quelqu’un pour la traduction en anglais ou en espagnol de certains documents. Donc, il va y avoir une chaîne de services à valeur ajoutée qui sera ouverte et au profit de jeunes diplômés. Et si dans chaque centre de service on a 3 à 5 personnes, c’est beaucoup d’éléments mis en charge.

Dans notre vision des choses, c’est là que vont intervenir les hommes d’affaires et les investisseurs sénégalais. Nous allons leur montrer qu’il est possible de monter un container ou un préfabriqué ou quelque chose en rapport avec les maires ou les responsables locaux pour utiliser l’espace public dans le cadre d’un partenariat qu’ils vont définir et où ils pourront construire ces éléments de réception pour ces travailleurs numériques-là et qu’ils loueront sur long terme pour avoir un retour sur investissement intéressant.

Mais est ce que tout cela est planifié ? On peut à juste titre vous reprocher d’être plutôt... utopiste. Ça semble trop beau pour être réalisable.

Non, justement c’est pour cette raison-là que le Président tient vraiment à ce programme parce qu’il voit bien les perspectives qui s’ouvrent pour le pays. Et c’est faisable. Ce n’est pas hors de notre portée. D’autres pays comme le Rwanda sont en train de le faire. En plus du fait que ce soit faisable, il n’y a pas de vraies limites de capacités. Les mairies ont aujourd’hui un problème de gestion des plans cadastraux. Avec cette technologie de haut débit, elles peuvent facilement avoir des gens qui leur développent des programmes pour la gestion de cadastres etc.

Elles peuvent en profiter pour collecter plus d’impôts, avoir plus de services à mettre à la disposition des gens. En plus, une fois qu’on a les infrastructures qui permettent d’avoir du haut débit, on pourra monter des plates-formes de formations. Des plates-formes de santé à distance. Cela va permettre aux professionnels de ces secteurs de s’investir dans des choses très innovantes. Il y aura des professeurs qui pourront donner des cours à leurs étudiants hors heure de travail. Il pourra y avoir des étudiants qui n’auront pas directement accès aux cours du professeur parce qu’ils sont très nombreux en classe, le soir avec leurs petites tablettes qui ne coûteront bientôt plus chers, reprendre le cours et le suivre.

C’est pourquoi l’État veut avoir la haute main dessus sur ces infrastructures-là. Il n’est pas mu par une volonté de gains mais plutôt pour apporter des services aux gens. Cela ne va pas être quelque chose de contradictoire avec les intérêts des opérateurs de télécom’. Ils resteront opérateurs de télécom’ comme toujours parce qu’ils ont toujours le monopole sur la voie. Mais d’autres acteurs vont entrer sur le marché pour pouvoir faire de la télévision en IP, des services à valeur ajoutée dans le domaine du commerce ou dans la confection de documents à distance.

Je donne un exemple très simple : quelqu’un qui est né à Kédougou est obligé d’aller là-bas à chaque fois payer quasiment 5000 F pour un papier qui aura coûté 300 F Cfa chez le maire. Ou on est alors obligé de demander qu’on nous l’envoie par taxi et payer le prix de la place. Alors, si on peut accéder à cette nouvelle technologie pour que le maire de Kédougou voie que vous avez besoin de ce papier, le fasse pour vous, le mette dans une enveloppe et vous l’envoie par poste ou autre moyens, c’est très commode pour vous. Et il y a 3 acteurs qui vont entrer en ligne de jeu : le maire va gagner un peu d’argent sans se déplacer, la poste et vous également. C’est comme cela que ça va créer énormément de services.

On a l’impression que l’État revient en force. C’est comme si l’État reprenait ce qu’il avait donné comme possibilités au secteur privé. N’avez-vous pas peur qu’il y ait une sorte de mainmise sur un secteur qui doit normalement revenir au secteur privé ?

Non, l’État ne vient pas se substituer... L’État vient créer les conditions d’intervention du secteur privé dans un contexte de collaboration et de compétition. L’État veut éviter qu’il y ait des secteurs monopolistiques qui imposent leurs forces aux autres et qui font qu’il n’y a plus de concurrence possible pratiquement. C’est ça que l’État veut éviter.

Mais si l’État doit par exemple créer une télévision...

(Il coupe...) L’État ne créera aucune télé à lui. Évidemment, il y aura la télé publique parce que c’est une obligation. S’il n’y avait pas une télévision publique, l’État ne pourrait pas garantir un service public pour tout le monde. Indépendamment de celle-là, l’État lui-même ne fera pas de télévision et ne cherchera pas à faire de services liés à la télévision. Il créera les conditions pour que des privés viennent s’investir dans un cadre organisé. L’État ne développera pas des applications informatiques, etc. Il créera un village technopole, un village technologique où les différents corps de métier qui interviennent dans la production logiciels, de contenus audiovisuels, infographiques, etc. se retrouveront, créeront une synergie et développeront ensemble des produits qu’ils pourront mettre sur le marché.

Mais l’État les aidera à mettre en place ce dispositif-là. Il peut même financer une partie de ce village technologique ou aider des privés qui veulent le faire à avoir accès au foncier, et des facilités qui leur sont données pour qu’ils puissent le faire dans des conditions telles qu’ils loueront les locaux aux gens qui viendront s’y mettre à beaucoup moins cher que d’aller quelque part louer un ou deux bureaux. L’idée est de créer un environnement propice à l’éclosion d’un certain nombre de talents.

Forcément, il faudra casser un ordre pour en installer un autre. Les opérateurs classiques de téléphonie pourraient en faire les frais, non ?

La Sonatel et les autres opérateurs de Télécom continueront à jouer leurs rôles. Ils ont l’obligation de donner la téléphonie sur voie à tout le monde notamment la 2G, la 3G et même la 4G. C’est eux qui vont assurer la téléphonie sur voie en utilisant toutes les formes possibles : câbles hertzien, satellites etc. Ils ont signé des contrats avec l’État pour ça. Cela ne fait pas que l’État n’a pas le droit de mettre en place d’autres types d’infrastructures qui permettent de mutualiser des moyens et surtout d’aller à des endroits qui n’intéressent pas ces opérateurs-là.

Parce que les opérateurs ne vont pas là où il n’y a pas d’argent. L’État va prendre ses responsabilités et faire en sorte que partout où la télévision puisse arriver, l’internet haut débit puisse arriver. Si l’internet haut débit arrive partout, on peut mettre partout des services à valeur ajoutée. Aujourd’hui, les paysans ne peuvent arriver au paiement par cartes de crédit ou par cartes de paiement électronique parce que là où ils sont, il n’y a pas d’internet haut débit. C’est simplement pour cette raison-là. Il n’y a pas autre chose. Les banques n’ont aucun intérêt à aller poser des distributeurs automatiques de billets dans un petit village où il y a dix personnes ou 20 qui sont intéressées... Mais si on a l’internet haut débit partout, ce jour-là arrivera...

Comme vous êtes dans l’anticipation à ce point, dites-nous, comment imagineriez-vous le Sénégal dans les prochaines années avec toute cette technologie que vous décrivez ? Optimiste ?

J’imaginerais le Sénégal comme j’imagine un peu les pays qui acceptent que notre monde est en train de changer. Un monde impitoyable pour ceux qui ne le comprennent pas. Cette mondialisation, cette globalisation dont on parle, ce n’est pas une vue de l’esprit, elle est réelle. Aujourd’hui, les réseaux sociaux, les radios, les tablettes, les Smartphones, la convergence entre tous ces médias-là, font que nous sommes en train d’entrer dans une ère nouvelle qui s’appelle l’ère du savoir, l’ère de l’information. Elle nous dépasse, nous pousse à y aller. Les pays qui refuseront d’aller dans ce sens-là seront pris dans un piège infernal.

Donc, je vois bien le Sénégal, dans les trois, quatre, cinq prochaines années, avec une bonne vision et un bon leadership – ce que je trouve dans le chef d’État actuellement – faire le saut qu’il faut pour être à la mesure de ce qu’appelle cette nouvelle situation-là. Parce que si on rate cette occasion-là, on va passer à côté d’un tournant décisif, parce qu’aujourd’hui, ces technologies sont à notre portée. Un produit créé à New-York aujourd’hui, nous pourrons l’utiliser demain à Dakar. Mais il y a 30 ans, 50 ans, il aurait fallu attendre 10 ans pour que nous commencions même à en entendre parler. Donc, c’est une nouvelle manière de participer à la mondialisation, mais en sachant garder son identité, en sachant comment utiliser ses forces et comment tenir compte de ses faiblesses, pour pouvoir avancer.

On aura forcément une identité bien fragile, vu que nous sommes déjà agressés par les contenus qui nous viennent de l’étranger. Et nous n’y allons pas à armes égales.

Je ne suis pas sûr. Nous avons perdu du temps à comprendre. C’est vrai que les armes ne sont pas égales, en partie, mais si on y réfléchit bien, on voit que c’est parce que nous n’avons pas compris que nous pouvions aussi nous battre à armes égales. On prend des exemples précis. Les gens qui ont fait des produits devenus des produits phares dans le monde : Microsoft, Google etc., dans leurs pays. Mais quand ils mettaient en place ces produits-là, c’étaient des jeunes dans des garages. Ils n’avaient rien, même pas d’argent de poche. Et ils avaient en face des géants, genre IBM qui pesaient des centaines de milliards de dollars. Et pourtant, aujourd’hui, ils les ont battus à plate couture, parce que tout simplement ils ont anticipé. Or ce qu’ils ont fabriqué, ce ne sont que des logiciels et nous avons des jeunes qui savent les fabriquer. Aujourd’hui, vous prenez un pays comme le Kenya, ils ont développé un produit qui s’appelle ’’ushahidi’’, qui permet de géolocaliser un événement.

Un incendie, une bagarre se passe quelque part, dans une rue, une ruelle, vous prenez votre téléphone, vous envoyez à ce logiciel et tout de suite, c’est mis sur une carte et visible dans le monde entier. Et dans le monde entier, les humanitaires, tout le monde l’utilise aujourd’hui. Pourtant, ce sont des jeunes Kényans qui l’ont développé, à partir du Kenya, avec rien du tout. Je suis convaincu que si vous prenez chez nous le produit ’’Gaïnde’’, il est développé par des Sénégalais. Il n’y a pas d’étranger y ayant participé. Et pourtant nous vendons ce produit aux Africains qui ont besoin d’avoir un produit douanier. Mais la raison qui nous a poussé à produire ’’gaïnde’’ devrait nous pousser à dire que nous pouvons produire autre chose et être présent sur le marché. Mais tout cela, c’est de la vision, la compréhension du monde dans lequel on est et où, en réalité, personne pour l’instant n’est largué.

Mais le Sénégal n’a-t-il pas accusé un retard dans ce domaine ?

C’est ça le drame. Nous avons accusé un retard, parce que nous avons perdu un peu de vue que nous avions beaucoup de potentialités. Prenez le réseau de télécommunications. La Sonatel a produit l’un des premiers réseaux de fibre optique en IP de niveau national dans le monde. Quand nous avions mis en place ce réseau national IP, la France n’avait pas de réseau national IP. Et c’étaient des Sénégalais. Il n’y avait pas un étranger qui a participé à la mise en place de ce réseau national IP. Donc, en ce moment-là, nous avions vraiment une vision, nous étions en train de bouger vite. Entre-temps, nous avons perdu le fil. C’est incompréhensible qu’à un an et demi de la date butoir du passage de l’analogique au numérique, le Sénégal ne soit pas parmi les pays ayant déjà basculé. Or il y a des pays africains qui l’ont déjà fait.

Lesquels ?

Il y a le Kenya qui a basculé, de même l’Île Maurice, l’Afrique du Sud, le Maroc, le Rwanda, la Tanzanie, le Ghana etc.

Est-ce un manque de volonté politique ?

On ne peut même pas encore dire que c’est un manque de volonté politique, il y a peut-être manque de compréhension. Je n’arrive pas encore à qualifier cette situation. Mais je puis vous dire que la décision et la disponibilité que j’ai senties auprès des autorités actuelles, la volonté que j’ai sentie auprès des techniciens avec lesquels je discute et qui sont prêts à relever le challenge, font que j’ai la conviction qu’au 17 juin 2015, le Sénégal aura basculé comme le prévoit l’UIT. Ça, c’est certain, on l’aura fait. Je pense aussi que nous irons cette fois-ci plus loin que beaucoup de pays qui, eux, s’en seront tenus stricto sensu au basculement de l’analogique vers le numérique. Parce que tout ce que je suis en train de vous dire là, ce sont des plus sur lesquels le Sénégal est en train de réfléchir pour les mettre en œuvre, parce que tout simplement on essaie de reprendre la main et d’aller encore plus loin.

Je voudrais aussi souligner que les différents acteurs, opérateurs seront tous intégrés dans un processus inclusif de réflexion et de mise en œuvre. Nous allons d’ailleurs lancer l’idée d’une volonté commune de tous les sénégalais d’aller ensemble quelles que soient les autres différences et les autres divergences sur toutes les autres questions. Sur la question de la société du savoir et de la société de l’information, il faut être ensemble et mettre en place un consensus national parce que c’est une question essentielle. C’est ce consensus national qu’il faudra bâtir ensemble en dehors de toute autre considération. Ce serait peut-être là le message essentiel à retenir...

Mamoudou Wane

(Source : Enquête, 4 décembre 2013)

Inscrivez-vous a BATIK

Inscrivez-vous à notre newsletter et recevez toutes nos actualités par email.

Navigation par mots clés

INTERNET EN CHIFFRES

- Bande passante internationale : 172 Gbps
- 4 FAI (Orange, Arc Télécom, Waw Télécom et Africa Access)
- 10 770 683 abonnés Internet

  • 10 512 647 abonnés 2G+3G+4G (97,60%)
  • 99 177 clés et box Internet (1,11%)
  • 138 743 abonnés ADSL (1,31%)
  • 17 952 abonnés bas débit (0,17%)
  • 2164 abonnés aux 4 FAI

- Liaisons louées : 22 633

- Taux de pénétration des services Internet : 68,49%

(ARTP, 31 mars 2019)

- 7 260 000 utilisateurs
- Taux de pénétration : 58,20%

(Internet World Stats 31 décembre 2018)

- 4710 noms de domaine actifs en .sn

(NIC Sénégal, 25 septembre 2018)

TÉLÉPHONIE EN CHIFFRES


Téléphonie fixe

- 2 opérateurs : Orange et Expresso
- 307 736 abonnés
- 237 282 lignes résidentielles (77,11%)
- 70 363 lignes professionnelles (22,86%)
- 84 lignes publiques (0,03%)
- Taux de pénétration : 1,95%

(ARTP, 31 mars 2019)


Téléphonie mobile

- 3 opérateurs (Orange, Tigo et Expresso)
- 16 977 104 abonnés
- Taux de pénétration : 107,95%

(ARTP, 30 septembre 2018)

FACEBOOK

- 3 171 000 utilisateurs

- Taux de pénétration de Facebook : 18,6%

(Facebook, Juin 2019)