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Amadou Kanouté, Directeur exécutif de l’association de consommateurs CICODEV-Afrique : "La portabilité est mal préparée"

lundi 31 août 2015

La portabilité des numéros de téléphone sera lancée demain. Il sera désormais loisible à tout usager de migrer vers un autre opérateur en conservant son numéro d’appel. Ce qui va forcément changer les relations entre usagers de la téléphonie et opérateurs télécoms.

Directeur exécutif de l’association consumériste Cicodev Afrique, qui se bat depuis 2009 pour la mise sur pied de ce système, Amadou Kanouté présente ici les enjeux du projet dont il relève d’ores et déjà des manquements.

Wal Fadjri : Votre association se bat depuis 2011 pour l’instauration de la portabilité au Sénégal. Demain, il sera lancé par l’Artp alors que beaucoup de personnes ne savent pas à quoi ça tourne. C’est quoi la portabilité ?

Amadou C. Kanouté : La portabilité, c’est la possibilité pour l’usager de garder son numéro tout en changeant d’opérateur. Par exemple, vous êtes avec Tigo, vous n’êtes pas satisfait, vous vous faites servir à Orange. Avec la portabilité, vous pouvez garder le même numéro en allant vers un autre opérateur si vous n’êtes pas satisfait. Et vous allez vous faire servir par un opérateur qui fait mieux. C’est donc la possibilité pour l’usager de migrer d’un opérateur à un autre tout en conservant son numéro d’appel.

Quels sont ses avantages pour les usagers ?

Aujourd’hui, les clients sont captifs d’un opérateur. C’est un marché captif. Avec la portabilité, vous n’êtes plus captif, mais vous avez un outil, un dispositif qui est en place et qui vous permet de faire en sorte que c’est l’opérateur qui veille désormais à ce que vous ne le quittiez pas. Alors que, dans l’autre cas, c’est vous qui restiez derrière l’opérateur.

C’est de faire en sorte que les diffèrents opérateurs se battent pour conserver leurs usagers. Que l’opérateur Orange n’ait plus les attitudes d’une entreprise qui dise que je fasse du bon ou mauvais travail, les gens n’ont pas le choix. Avec la portabilité, vous avez le choix. Elle vous libère, vous sort de l’état d’un client captif d’un opérateur et vous donne la possibilité de dire, je quitte cet opérateur pour aller vers un autre. Cela crée une épée de Damoclès au-dessus de la tête des opérateurs.

La portabilité suscite de la concurrence dans le secteur de la téléphonie mobile. Et cela, on en a besoin parce qu’aujourd’hui, il y a un problème de couverture par certains opérateurs de certaines zones. Les gens qui quittent Dakar pour une zone rurale sont souvent obligés d’avoir deux numéros. Théoriquement, la portabilité vient pour insuffler beaucoup plus de concurrence dans le secteur de la téléphonie mobile.

Le lancement est prévu pour demain. Qu’en pensez vous en tant que défenseur des consommateurs ?

Ce n’est pas prématuré. La portabilité est mal préparée. Et c’est cela la principale préoccupation des associations de consommateurs parce que toutes les questions, posées, sont des pièges à éviter. On aurait dû faire ce travail au moins un mois avant de procéder au lancement.

Qu’est-ce qui n’a pas marché ?

Cela fait trois, quatre mois que le Cicodev Afrique dit que le plus important c’est l’après portabilité. C’est cela qu’il faut préparer. Mais faire quelques panneaux de publicité aux Almadies, sur la corniche, à la place de l’Indépendance ou sur les sites web et attendre la veille du lancement pour rencontrer les associations, ce n’est pas cela. L’Autorité de régulation des télécommunications et des postes (Artp) a convoqué les associations de consommateurs à une réunion lundi (aujourd’hui : Ndlr) pour lancer la portabilité le mardi. C’est quant même un peu trop léger à mon avis. Pour une chose aussi importante qui va influencer le marché de la télécommunication au Sénégal, vous rencontrez les associations de consommateurs le lundi pour faire votre lancement le mardi, ce n’est pas respectueux.

Qu’est ce qui va se passer du côté des opérateurs ?

Généralement, dans tous les pays où l’on a mis la portabilité en œuvre, l’opérateur historique a été réticent. Cela se comprend parce que cet opérateur avait certains avantages puisqu’il était premier sur le marché. L’avantage d’être l’aîné, d’avoir des parts de marché plus grandes. Ce qui se passe est que dans tous les pays où il y a la portabilité, les deuxième et troisième opérateurs qui arrivent cherchent à grignoter sur le marché de l’opérateur historique. Il est tout à fait compréhensible que l’opérateur historique soit contre la portabilité…

Que faut-il faire pour que la portabilité ne soit pas dévoyée ?

Autant nous nous réjouissons que l’Artp puisse rendre effective la portabilité, autant nous disons que c’est une chose de la mettre en place, et une autre de veiller à ce que cela puisse être pérenne. Il y a beaucoup de pièges. Certains opérateurs vont tout faire pour faire échouer cette portabilité. Ils vont véhiculer des informations fausses. Vous allez vous en rendre compte dans un an, après que la portabilité a été mise sur pied, que c’est trois, quatre, cinq personnes qui auront migré d’un opérateur à un autre.

Est-ce que c’est comme ça que cela s’est passé dans d’autres pays ?

Je suis en train de parler des expériences qu’il y a eu dans les pays comme le Nigeria ou le Kenya. Les opérateurs hostiles vont tout faire pour véhiculer l’idée que la portabilité n’est pas nécessaire, sous prétexte qu’il n’y a eu que quelques personnes qui aient effectivement migré après un an. Ce raisonnement, est faux. L’argument, pour nous, est que, même s’il y a une seule personne qui fait le portage de son numéro, l’opération est bonne parce que l’idée, c’est de faire en sorte, justement, que les opérateurs travaillent à ce que leurs clients ne les quittent pas. S’ils restent, cela veut dire qu’ils ont fait des efforts nécessaires pour garder leurs clients. L’importance c’est que le client se dise qu’il peut quitter à tout moment. Cette menace, il faut qu’on la fasse planer au-dessous de l’opérateur. C’est cela l’idée de la portabilité. S’il y a plusieurs personnes qui partent cela veut dire qu’ils ont compris la portabilité. S’il y a plusieurs personnes qui restent cela veut dire que les opérateurs ont changé leurs comportements et sont en train de tout faire pour conserver leurs usagers. Il est faux, si, dans un an, un des opérateurs s’amusait à dire que cela ne valait pas la peine de faire la portabilité parce qu’il n’y a qu’une seule personne qui a migré.

Peut-on dire que les consommateurs sénégalais sont fin prêts pour la portabilité ?

Nous avons attiré l’attention de l’Artp en leur disant que c’est l’après portabilité qui est le plus importante. Une fois que c’est mise en place, il faut que les gens sachent les conditions, comment cela va se passer, combien de temps il leur faudra pour pouvoir migrer d’un opérateur à un autre.

Semblez vous dire que les usagers ne comprennent pas encore ?

Il faut qu’il y ait beaucoup de travail de sensibilisation et d’éveil sur ce qu’est la portabilité. Il est intéressant de savoir, par exemple, sur dix personnes combien savent ce qu’est la portabilité. Pratiquement 99 % des gens ne savaient pas ce que c’est la portabilité, lorsque nous avons fait notre enquête en 2011. Peut-être, cela a évolué. Il est toujours intéressant que nous puissions nous assurer que les gens sachent ce qu’est la portabilité et les possibilités, opportunités, avantages et bénéfices que cela leur offre. Les gens ont besoin de savoir comment cela se fait, combien de temps cela va prendre. Le Ghana en est, aujourd’hui, à trois heures pour passer d’un opérateur à un autre. La France en est à trois jours. Il faut qu’on leur dise le mécanisme qui est en place pour pouvoir migrer en l’espace de trois heures. Il faut que les usagers puissent savoir quelle est la procédure, à qui s’adresser. Est-ce que c’est l’usager ou l’opérateur récepteur qui doit faire les démarches. Au Ghana, vous allez voir directement l’opérateur chez qui vous voulez aller alors qu’en France, c’est une structure qui regroupe les diffèrents opérateurs. Au Sénégal, on ne sait pas encore quel système est mis en place.

Autre chose, les usagers ont besoin de savoir s’il faut payer pour ce service. Dans les pays cités, on ne paye rien. On veut savoir au Sénégal comment cela va se passer.

Que faire pour réussir la portabilité au Sénégal ?

Il est important, si nous voulons que cela réussisse, de faire en sorte que les citoyens s’approprient la portabilité. Je ne suis pas convaincu pour le moment encore que l’Artp ait fait le travail. C’est tout cela qui fait qu’il est important que l’Artp s’allie avec les associations de consommateurs pour pouvoir mener une grosse bataille de pérennisation et d’appropriation pour pouvoir pérenniser le système qui sera mis en place.

J’ai vu qu’ils ont mis des panneaux sur la corniche mais qui va là-bas. Les gens qui peuvent vraiment influencer l’offre des opérateurs, ce sont ceux qui sont dans les quartiers, les zones rurales, là où il y a une bataille féroce pour aller prendre de nouveaux clients. Tous les gens qui achètent les prépayés, il faut qu’on les avise. Ce sont ceux-là qui peuvent représenter une menace. C’est là que se trouve le plus gros des consommateurs. Ce n’est pas seulement ceux qui ont des contrats et qui passent par la corniche, les quartiers résidentiels. Ceux-là ont juste besoin de savoir quelles sont les modalités quand ils sont sous contrat avec leurs opérateurs. Faut-il attendre la fin du contrat pour quitter et le faire à tout moment. Mais la grosse bataille, il faut la mener au niveau des prépayés. Ce sont des gens qui peuvent influencer le marché. Ce sont ceux-là qui ont besoin de savoir c’est quoi la portabilité.

Qu’est-ce qui a motivé votre combat pour l’instauration de la portabilité au Sénégal ?

Nous avons soulevé la question de la portabilité en 2009, pour la première fois. Nous n’avons jamais eu une oreille attentive de l’Autorité de régulation parce que tout simplement on savait que l’opérateur historique ne voulait pas en entendre parler. Sonatel s’était toujours opposé à la portabilité. Aujourd’hui, cela fait six ans qu’on s’est battu pour qu’on la mette en œuvre. L’Artp a pris un engagement ferme et a même fait une étude de faisabilité.

Notre argument était que notre économie repose sur trois mamelles que sont les services, les industries extractives et les télécoms. Mais, dans ces secteurs, c’est généralement des multinationales. Et avec les multinationales il peut y avoir des pratiques anticoncurrentielles. Ils peuvent s’entendre pour se partager les marchés, fixer les tarifs, mettre en place tous les mécanismes de pratiques anticoncurrentielles qui feront en sorte que le consommateur ne pourrait pas bénéficier des avantages d’avoir plusieurs opérateurs dans un pays. C’est pourquoi nous avons dit qu’il n’y a que la portabilité qui peut les pousser à faire jouer la concurrence entre eux.

Pour nous, il faut mettre la pression pour qu’il n’y ait pas d’entente entre eux, qu’ils ne se répartissent pas les marchés et qu’ils n’investissent pas seulement dans les zones où ils sont sûrs qu’il y a une demande solvable. Il est important que nous puissions les pousser à plus de concurrence pour ne pas se concentrer dans les zones où il y a une demande solvable mais qu’ils fassent en sorte qu’il y ait une couverture totale du pays.

L’Etat a mis sur pied le fonds pour le développement de l’accès universel aux télécommunications pour faire le maillage du pays, mais de notre côté, il faut que nous, consommateurs, nous soyons plus exigeants sur les tarifs, la qualité du service, la couverture. Ce sont les trois critères sur lesquels, il faut qu’on les y pousse. Et la meilleure manière pour le faire, c’est de les obliger à accepter la portabilité.

Dans tous les pays où les opérateurs sont originaires en tant que multinationales, la portabilité existe déjà. Le Nigéria, le Ghana, la Tunisie, l’Afrique du Sud, le Kenya, etc. tous ces pays ont mis en œuvre la portabilité. Le Sénégal est en fait en retard. Il est temps qu’on la mette en place. Tout ce temps que nous avons perdu a permis à l’opérateur principal de créer les conditions qui font que la portabilité va refroidir quelques personnes et usagers qui vont dire qu’à la limite que ce n’est plus intéressant.

(Source : Wal Fadjri, 31 août 2015)

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